Patrick Blanchon photo de rien ou de pas grand chose.
Patrick Blanchon Photo de rien ou de pas grand chose

Je ne me souviens plus très bien mais il me semble que ce doit  être en automne lorsque, plongé dans un nouveau livre, j’entendis grommeler un homme dans la pièce attenante. Celui là est  dessinateur et on lui a confié malgré lui visiblement la mission de photographier la maquette d’un complexe universitaire et ça l’emmerde profondément.

La pièce est aveugle et la lueur du néon clignote au plafond projetant des ombres désordonnées sur la blancheur du carton plume.

Il râle,  convaincu de se trouver à bout de force. La boite sort d’une énième charrette,tout le monde est nerveux, un projet pharaonique, impossible de le rater.

 Je m’approche et, depuis la porte j’observe son manège. Par toute une série de contorsions l’homme tente de trouver un angle adéquat, mais à chaque fois en vain, les ombres sont tenaces.

Et si tu utilisais une feuille de papier blanc comme réflecteur ? Lui dis-je…

 Il me toise comme on regarde un idiot qui vient de dire un truc intelligent et qui du coup fait douter de l’idiotie.

Je vais chercher une ramette de papier machine et en extrais  quelques feuilles que  nous installons à l’aide de cales.

Cela fonctionne et j’en profite bien sur  tout de go, et sans que je ne sache vraiment pourquoi pour  évoquer mes talents naissant de photographe

« Je pourrais bien m’occuper de prendre les photos lui dis je la prochaine fois et de plus je pourrai les développer et effectuer les agrandissements. »

A la vérité je ne savais de la photographie que très peu de chose, durant l’été précédent  j’étais parti en Irlande avait un vieux Nikormat d’occasion et en plus acheté à tempérament.

Au retour c’est  le choc, les diapos que je regarde me restituent très exactement toutes les émotions que j’ai vécues là bas entre Cork et Galway. Magique !je retrouve l’odeur de la pluie sur les champs de tourbe, le brouhaha nasillard des pubs et le gout de la bière brune sur ma langue et par-dessus tous les vastes cieux , cette lumière merveilleuse qui les traverse en jouant avec  les nuages. La photo au début c’est un peu  ma petite madeleine de Proust.

J’avais découvert la photographie par hasard elle ne devait plus me lâcher, tumultueuse passion,  maîtresse envahissante pendant de nombreuses années.

-Je vais en parler au  patron- répliqua t’il et nous en restâmes là pour cette journée. Il continua ses photos, moi ma lecture et je n’y pensais plus.

Ce fut à la fin de la même semaine  que je fus convoqué dans le bureau de la direction.

« Alors il parait que vous êtes photographe aussi ? Nous avons une nouvelle version de la  maquette des photos à  prendre c’est très urgent etc »

Et c’est ainsi que le soir même après mon travail je couru à la petite boutique photo du boulevard Saint Antoine toute proche de mon domicile pour acheter un agrandisseur et tout le nécessaire à développer les négatifs et à tirer les photos. J’avais pris soin d’acheter une dizaine de bobines de film 24×36  de la tri x pan en vue du test que j’allais passer.

Durant tout le week-end je sillonne Paris pour prendre des photos, et me hâte de remplir mes 36 poses. A cette époque pas d’internet et je ne suis même pas sûr de savoir si je connaissais l’existence des ordinateurs.

  je dois tâtonner un peu, me rendre à la bibliothèque et à l’aide de quelques notes  apprendre à développer les films et réaliser les tirages mais je m’en fiche, j’ai enfin  découvert une vraie passion qui me hisse d’une sensation d’ennui profond et du coup ça me donne la pèche, ça m’excite je sens à nouveau la sève remonter.

 Je m’étais engagé et je ne voulais pas décevoir, ça a fonctionné.

Au final j’ai fini par travailler comme photographe tout en conservant ma fonction première d’archiviste,j’effectuais des photos de chantier, de maquettes, que je développais dans ma petite chambre la nuit. La boite me remboursait mes frais de produits et de papier sans que mon salaire ne soit augmenté, j’en profitais donc pour acheter bien plus que nécessaire sans être rancunier on peut quand même se venger. Après tout ne m’avaient ils pas félicité m’apprenant que mes tirages étaient meilleurs que le labo qu’ils avaient l’habitude de fréquenter

Et puis tout s’est barré en couille à nouveau, l’ennui à nouveau, l’amour et l’argent, et le désir d’ailleurs. j’avais dû oser demander une augmentation et ça n’a du tout plu à mossieur le directeur financier qui m’entretint de la vie, de ses nombreux écueils, de la pluie, du beau temps mais point d’argent.

J’ai quitté mon job d’archiviste-photographe et j’ai trouvé un emploi de gardien de nuit, place Vendôme dans les locaux d’une boite informatique célèbre. J’avais pris la décision de devenir photographe et j’avais besoin, pensais-je, de plus de temps libre pour me parfaire dans cet art. J’ai jamais rechigné à trouver les pires boulot ça devait être dans le fond une forme inédite d’ascèse. 

Moquette au sol, odeur de propre, vastitude des bureaux, et du hall où je suis  assigné une grande partie de la nuit avec Yafsah le Kabyle édenté, Rahim et Berouzi deux iraniens bac +7, la seule vraie contrainte est  de monter dans les étages de ce palais moderne suivant un itinéraire et un tempo bien réglés.

Yaksah  est de jour et je le rencontre  sur le seuil en train de fumer. Nous échangeons quelques banalités et puis je  m’installe derrière un large comptoir dans ce hall démesuré. Peu de temps aprés les copains iraniens arrivent  et nous voici  prêts à traverser la nuit,comme embarqués dans ce gigantesque vaisseau aux boiseries luxueuses pour un salaire de misère.

Beruzi sort le jeu d’échec et le dico, Rahim potasse des manuels d’informatique. Ils m’enseigne le farsi, le persan, les échecs, et je commençeà me débrouiller plutôt pas mal

. J’adorais ces nuits passées ensemble à discuter de leur ancienne vie à Téhéran, de leur culture qui particulièrement chez Beruzi était immense. Il m’ apprit à comprendre Omar Khayyâm, Ibn Arabi, Afiz, mais aussi l’Etranger d’Albert Camus comme nul prof aurait eu l’idée de le faire et aussi les implications terribles qu’avaient eut le renversement du chah d’Iran ,l’avènement de Khomeiny. En 1985-86 la guerre avec l’Irak était en cours et c’était là une des raisons principales pour lesquelles mes deux amis m’accompagnaient dans ces nuits étranges et formidables. Lorsque plus tard j’atteindrai l’Iran,des les premiers pas effectués dans ce pays je comprendrai plus profondément  sa grandeur malgré le chaos religieux et politique qui y régnait alors : Même les bouchers avec qui je sympathisais à Istamboul avant de prendre le bus m’avaient ému lorsqu’ils m’avaient demandé au cas ou j’eusse avec moi de la « musique américaine » de pouvoir l’écouter en échange du gite et du couvert dans leur modeste maison de la banlieue de Téhéran.

Y a-t-il un peuple ailleurs dans le monde ou la poésie est si populaire que le moindre de ses membres connaissent par cœur  les paroles, les vers de ses poètes les plus raffinés.. ?

Étrange cette ronde qu’il faut effectuer, programmée à heures fixes et durant laquelle je peux  voir par étage s’organiser le sens de la hiérarchie.Au premier étage, les bureaux quasiment collés les uns aux autres, sorte d’open space précurseur avec son absence d’intimité, les piles de dossiers, l’exiguïté des postes de travail ,les plafonniers aux néons pisseux . Plus on gravit de marches plus on atteint  de plus vastes bureaux avec cloison et porte verrouillée à double tour de plus en plus cosi et ponctué de lumières d’ambiance trés mignonnes-sauf les jour de ménage ou les femmes de ménage ayant besoin d’y voir plus clair actionne les interrupteurs des plafonniers.

 Et puis tout en haut, quasiment sous les toits, loge Dieu  ambiance ultra feutrée d’appartement bourgeois ,fauteuils en cuir de je ne sais quoi mais cher,  confortables, cuisine impeccable avec de quoi préparer un lunch, un petit dej, un repas à n’importe quelle heure du jour, comme de la  nuit. Evidemment, j’en profite pour siffler des litres de jus de fruits, éventrer les sachets apéritifs, et me préparer un joli petit café. Dieu ici pète dans la soie comme dans le cuir.

-Polyphème je m’en fous je suis Personne et je t’emmerde.

Alors je m’assois sur le fauteuil en cuir, pivote  silencieusement vers l’œil de bœuf qui donne sur la place Vendôme et, de haut, je contemple  la nuit se refléter sur les vitrines des joailliers . Je reste un moment là , à  peine distrait par les ombres des couples qui se meuvent tard dans la nuit derrière les fenêtres du Ritz.

Parfois je m’endors ainsi et c’est la sonnerie du  téléphone qui me réveille… Beruzi qui a repéré le numéro du poste  m’avertit : le contrôleur arrive.

Alors je me rends à la salle d’eau en marbre sombre, me passe un peu d’eau fraîche sur le visage et redescends pour rejoindre mon poste.

Il y a tant de confort et de luxe que cela m’abrutit et les horaires de nuit ont complètement  décalé mon rythme de sommeil je passe des journées étranges, à me  réciter  des quatrains en persan et en imaginant des stratégies tout autant lumineuses que  fumeuses aux échecs… je dormais déjà peu à cette époque et quelques heures de sommeil après mon retour à la chambre je prends mon appareil photo et je vais par les rues photographier, amasser, avaler, croquer, dépecer, avec une avidité rageuse tout ce qui m’interpelle.

Les nuits où je suis de repos, je range la chambre, réinstalle mon laboratoire et développe mes photos.Une grande ficelle traverse la pièce et un à un comme les chasseurs accrochent leur gibier tué j’accroche mes clichés avec de simples pinces à linge  en bois au fur et à mesure qu’ils sont rincés à l’eau claire pour les débarrasser des résidus de fixatif. Combien de positif ai-je tiré de tous ces négatifs … une sensation encore plus prononcée d’errance mais mêlée cette fois à des accents persans,des figures d’échecs, et une sensation profonde de toucher à quelque chose d’essentiel passe comme un ange pendant que j’écris ces lignes.

 La lecture de la poésie persane se mêle encore un peu de façon mystique à cette quête qui aurait j’imagine débuté avec la photographie.Cette quête 

je vais encore la poursuivre en empruntant d’autres chemins  d’autres routes, bien sur il y aura  d’autres chambres étroites et aussi parfois d’autres  plus vastes, tellement plus  vastes que là non plus je ne pourrai m’y résoudre… Pourtant j’ai un peu avancé avant de repartir j’ai appris à équilibrer les blancs, les gris et les noirs profonds.

De mémoire encore toutes ces années après je me souviens de la chanson que chantait Beruzi et Rahim «  n’aies pas peur petit oiseau perdu sur ta branche, n’aies pas peur et la suite se perd avec mon ami dans les ténèbres de l’âge de fer dans lequel nous allions pénétrer

Quelques mois plus tard vous me retrouverez à la Porte de la Villette, mon sac en bandoulière. C’est enfin décidé : je pars pour la Turquie  je quitte tout, je vais faire des photos de la guerre, celle dont on parle dans les journaux pour qu’on ne voit pas celle qui est en nous… 

Je ne sais quand je reprendrai ce récit, tout à l’heure, demain, dans un mois …ce n’est pas important tant elles sont devenues plus accessibles désormais.

moi qui autrefois notait les moindres détails dans des petits carnets terrassé par la même trouille que le petit Poucet …

J’ai tout brûlé un jour de déprime , grâce ou à cause du quotidien que l’on doit vivre en couple, je m’en voulais d’avoir passé tant de temps à vouloir éviter la vraie vie .. je me sentais si démuni face aux obligations nécessaires à ce que bien des gens appellent « harmonie » ou pire encore « Amour »je ne voyais dans tout cela qu’une suite catastrophique de compromis.Alors j’ai dit c’est l’ écriture que je dois assassiner, brûler, évacuer de ma vie, répudier. Cette distance qu’elle pose entre la vie et la vie qu’on en finit par s’y perdre et ne plus savoir si je est bien soi ou encore un autre.

Mais non, en fait l’écriture n’y est pour rien, c’est seulement un autre miroir et il suffit de s’en souvenir.

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prof d'arts plastiques, fabriquant de tableaux. @patrickblanchon38550 http://patrickblanchon.com

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