Se détacher

Ubu roi d’Aldred Jarry

Je dois  avoir une vingtaine d’années et je me trouve d’une nullité absolue.Rien ne fonctionne dans ma vie. 

Sur le plan intellectuel, je suis désorganisé et ai  énormément de mal à établir des plans, à classer mes idées, à me fixer des objectifs et surtout à respecter la moindre stratégie que je me serais fixée pour y parvenir.

Sur le plan émotionnel ce n’est pas bien reluisant non plus, je suis colérique, impulsif, ou alors excessivement gentil et je ne sais dire ni oui ni non , chaque choix, chaque décision à prendre est un véritable calvaire. Je ne cesse d’osciller entre l’enthousiasme et la déprime. On appellerait cela aujourd’hui « bipolaire ». j’appellerais cela  plutôt de l’immaturité ou plus simplement encore la jeunesse.

Sur le plan physique je suis   moche, pas fini, et malgré tout le temps que je passe à me regarder dans  les miroirs, à me muscler, à courir  à marcher  rien n’y fait:

Le mot « falot » se rapproche le plus de ce que je ressens de mon aspect à ce moment

Résidus d’adolescence.

Evidemment je ne tiens pas  la longueur, aucune  endurance pour rien, volatile, instable comme du lait sur le feu je cours  tous les lièvres toutes les garces, toutes les chimères. Don Quichotte  et ses romans de preux.

 A bout de souffle, épuisé, ne sachant plus ou aller il me faut retourner à la maison. Chez mes parents.

Quel échec ! j’avais quitté le foyer familial à 16 ans plein de morgue et d’arrogance envers eux  et me voici bien honteux d’y revenir dans cette situation.

Il serait inconcevable que  je n’aille pas travailler, aussi je trouve un emploi rapidement pour  atténuer le frottement électrique que mon inaction ne manquerait pas de déclencher chez mon père.

Chaque jour, je me lève  avant l’aurore. De ma banlieue, je descends la rue qui mène à la station de RER et m’engouffre dans la cohue des transports en commun.

Bien sur retrouver l’ambiance du foyer familial a du bon. Je n’ai  plus à me soucier de payer de loyer,de  repas… juste de temps à autre chercher du pain et résister à l’ennui que je ressens de voir vivre mes parents. Mais cet ennui est tellement épais qu’il finit vite par prendre l’avantage sur les bénéfices que je pourrais regarder avec gratitude.

Il n’en est  rien. Rien à faire  il me faut  toujours des projets abracadabrants en tête pour résister à la soi-disant dureté de mon quotidien.Et c’est ainsi que je me met  un jour  en tête, avec « une telle souffrance » de devenir écrivain.

Je rentrais donc dans la première librairie sur le chemin de la gare et achetais un petit carnet clairefontaine relié de tissu ainsi qu’ un feutre à pointe fine , aussitôt dit aussitôt fait.

Les premiers mots que j’écrivis ne furent à mon avis que pour en finir avec la page blanche. Ces mots d’une banalité inouïe sont la date du jour, et sans doute l’heure car l’angoisse persiste. Une sensation de vide sidéral laisse  la page vierge sous ces mots et j’arrive devant les portes de la petite imprimerie dans laquelle on m’a offert ce job de grouillot.

Le boulot est  simple. Je prends une éponge pour dégommer de grandes plaques juste avant que les ouvriers ne lancent l’énorme rotative .Alors dans un bruit de cliquetis et de claquements  celle-ci  dégueule   par centaines, de magnifiques  affiches de cinéma. C’est à cet instant que  je bouge  de poste. Assis devant la roto  sur ma  caisse en bois comme le nom de mon poste l’indique, je « reçois » les affiches, avec leurs bords parfois aiguisés qui m’entaille les doigts. je dois veiller  à  l’empilement. Qu’aucune ne se froisse, ne se déchire, ne souille les autres.

Evidemment une telle aridité déclenche de nouveaux délires.

Ces larges macules  que je passe  dans l’encrier pour nettoyer celui ci , lorsque nous devons  changer de matrice, la roto les  régurgite alors  en  paysages fabuleux, en foule de personnages tarabiscotés.

Impossible de n’y voir seulement des taches sur un morceau de papier.

Comme en plus d’être imaginatif  j’ai peu confiance en moi je dois bien être  prétentieux, j’attire alors  l’attention des ouvriers sur mes trouvailles esthétiques .

Comme si moi seul ayant vu, il fallait qu’eux aussi le vissent ce qui me valu quelques lacis et quolibets.

Enfin je suis  le gamin, l’arpette le grouillot, le « receveur » ça les fait  bien  rigoler , ça met un peu de fraîcheur dans cette ambiance d’encre et d’huile. Ma naïveté dessine en creux leur maturité et c’est ainsi je crois, que nous devenons amis.

A l’heure du repas qui se tient dans une petite pièce exiguë, mon cœur se serre de les entendre parler de foot, de politique, et de leur vie familiale sur un ton plus feutré, avec énormément de pudeur. Alors c’est  l’évocation, la suggestion, l’ellipse, quant à l’avancée du  rhume du petit, du passage d’un examen de l’aîné, de la perte d’emploi d’une moitié.

Je crois que ce sera durant ces repas que je compris intuitivement la valeur de bien des  sujets de conversation entre les gens. Prétextes seulement à partager un moment, à rompre le  silence profond, assourdissant d’une vie ordinaire.

Environ une semaine plus tard après l’achat de mon premier carnet, j’ose à nouveau effectuer une tentative. L’ennui et la désespérance aidant je me mets  à noter soigneusement tous les faits, toutes les pensées,tous les bons mots entendus, tous les rêves, tous les projets qui me passent  par la tête durant ces journées.

C’est ainsi que je commence à écrire. Par paquet quotidien, par paragraphe hésitant, et au fur et à mesure que je noircis des pages et des pages et que je me relis cependant ,  un désespoir encore plus grand me tenaille.

Car au moment où  je vous parle je ne vois  là aucun talent, aucune lueur, rien qu’une banalité emmerdante qui malgré mes maigres efforts ne me renvoie qu’à celle que je vis.

Parmi mes trouvailles je tente de délirer, de laisser aller tout ce qui vient, c’est encore  pire  je ne suis pas dupe.

Alors une crise encore plus profonde arrive. Je me mets au laconisme. Eviter le surplus d’adjectifs, ne plus me mélanger me perdre dans la conjugaison des temps. Relater au présent.Vider tout événement de sa substance imaginaire devient pour moi une sorte de sacerdoce.

Je me retrouve alors devant une double aridité. Celle de ma vie et celle de mes pages. Et dans mon for intérieur une espèce de sentiment quasi mystique  se met à sourdre lentement. Je sens  confusément que je me détache de quelque chose sans bien savoir de quoi.

Et puis il y a la rencontre de Roger, le peintre en lettres.

Lorsque je repense à cette époque, sans le savoir j’assistais à une mutation de l’imprimerie. Jusqu’alors celle-ci utilisait les service d’un peintre en lettres pour la réalisation des affiches, le procédé Offset était dans l’esprit des patrons encore à l’état d’ une idée coûteuse et inquiétante car nul ne savait si la qualité de ce procédé en même temps que sa rentabilité permettrait à l’entreprise de conserver une clientèle importante celle des cinéma de quartier.

Je du prendre mon poste juste à ce moment, l’imprimerie faisait un premier test pour les cartes de visites, les publicités, dont la clientèle constituait alors un risque moindre.

Un jeune Laotien avait été embauché fraîchement sorti de l’école pour étrenner une machine neuve. On avait d’ailleurs pris grand soin de ne pas placer cette nouvelle acquisition dans l’atelier, mais dans une sorte de sas entre le magasin et celui ci ce qui par conséquence créa  une sensation malaise entre le nouvel opérateur et les ouvriers.Une sorte de degré hiérarchique inédit qui accentua  encore plus l’angoisse générale.

De l’autre coté de l’atelier se tient  un bureau vitré, et c’est là qu’on a relégué Roger. Il approche de la retraite mais a encore bon pied bon œil surtout. Un grand bonhomme aux cheveux blancs encore  fournis, au teint rose à l’œil bleu, On l’appelle l’Albatros.

Toujours impeccable, cravaté sous sa blouse  blanche je le vois encore  sortir par la porte de l’atelier qui donne sur la rue pour fumer. C’est comme cela que nous nous sommes rapprochés, par petites phrases, par bref regards tout en fumant nos clopes.

Roger ne mange avec nous, les ouvriers,que  rarement, soit à l’occasion d’un anniversaire, la veille d’une période de congés, enfin quand on a un truc spécial à fêter.

La plupart du temps il préfère se rendre à la gare de l’Est proche et s’asseoir dans une brasserie.Aussi je suis moins familier avec lui .

Bien sur il a repéré  les rires de mes camarades d’effort. Mais il reste muet  durant nos poses, attendant que je craque et le branche sur un  sujet. Il a déjà compris  que je ne pourrai pas  me retenir. Que je suis curieux de tout et je ne vais pas tarder à l’interroger sur lui  son métier. 

Lorsque je l’aperçois derrière les vitres crasseuses qui me fait signe se relevant de longs moments  courbé sur sa tache  alors je comprends qu’il faut que j’aille  chercher la nouvelle plaque à rouler. je n’ose guère lui adresser la parole. Sa concentration comme son mutisme contrastent trop avec la petite lueur amusée qu’il a dans l’œil.Et que bien sur je prends  d’emblée pour une sorte de mépris amusé envers  ma jeunesse.

En fin de compte j’ai tort . Bien au contraire.Il repère un truc que je suis à des années lumières de comprendre  . A tous points de vue je ne sais absolument pas ce que peut être  un artiste .Par contre je suis attiré par l’image que je me fais de lui Roger et des artisans.

A partir du moment ou nous entamâmes notre première conversation véritable il me parla d’initiation. Je ne sais si c’est lui, Roger, ou la vie qui possède du génie mais le fait est qu’une synchronicité étonnante surgit à ce moment où je me sentais tellement désespéré.

Il m’orienta vers les cathédrales, l’art roman, la franc maçonnerie, et surtout vers la liberté. Et surtout la plus belle de toutes celle de penser.

Enfin nous primes l’habitude d’aller boire un pot ensemble après le travail dans un petit café d’où nous pouvions apercevoir les voyageurs s’engouffrer dans la gare. Il m’accordait du temps tout en s’en accordant aussi car sa récréation était d’admirer les femmes de couleur, particulièrement les martiniquaises et les antillaises aux formes plus que généreuses. Il en était baba mais jamais n’en parlait vulgairement et je compris qu’au delà de l’idée de la femme, confusément pour moi mais surement plus clairement pour lui  , se tenait autre chose. A la vision de ces matrones éblouissantes, comme à une source il se régénérait, s’animait, la journée de labeur derrière lui, il pouvait alors continuer son trajet plus guilleret, plus paisiblement aussi  revenir  à son foyer.

Par ricochet cette rencontre valida encore plus l’intérêt que je portais  aux femmes et dont je me sentais bien encombré. je veux dire encore plus intensément – j’allais dire moins naïvement mais bien sur que si  c’était même enfantin et ce encore plus que jamais.

Je n’avais rien compris du tout des femmes . Et bien sur je ne restais axé que sur l’aspect, sensuel, animal, bestial de la proposition. Pour sortir de la maman, rien ne vaut les putes passage obligé..

Le cul concomitance de  l’écriture, c’est fastidieux, exténuant, comme une paire de seins qu’on n’atteint jamais même en les tordant dans tous les sens.Je  passe sous les fourches caudines  du lucre et de la fornication, avec tout l’attirail du chasseur, gibecière, tableau de chasse et fusil mitrailleur , un bien mauvais quart d’heure.

Mes écrits de l’époque ne sont plus alors  qu’ odes à la touffe, aux humeurs de tout poil, je m’enfonce dans l’humide, le baveux, le mucus en patinant  avec ténacité, énergie et résignation. tout en même temps que je dévore Henri Miller, Raymond Carver, Anais Nin,et surtout comble d’ironie Jarry et son père Ubu .. et encore  tant d’autres comme si,  par l’entremise de ces lectures pouvait s’effectuer une sorte de validation de mes actes désordonnés.

Cependant ces auteurs furent mes salvateurs, sans eux jamais je n’aurais compris le phénomène de dissolution nécessaire par lequel on parvient enfin à faire le point, ce fameux point cher aux alchimistes. dissoudre et coaguler .. je ne savais pas encore à quel point il fallait encore dissoudre et surtout qu’avant de le faire il fallait une matière, un métal, une vie presque entière..

Avec du recul si j’ose dire, je n’éprouve plus  de gène, plus de pudeur mal adressée  mais plutôt une tendresse, ou mieux encore de l’amitié pour ce jeune couillon que je fus.

En filigrane: le génie de l’existence, son parfum musqué me monte aux narines à nouveau et je pourrais  être tout proche d’une érection neuve   si je ne me souvenai soudain du titre que j’ai placé tout en haut de ce pavé.

 Et pourtant. S’il y a un pas de plus à effectuer dans le détachement, c’est bien celui de s’en détacher. Et peut-être que c’est juste à ce moment là que l’on peut attaquer la coagulation, l’écriture vraiment ou la peinture, qu’importe.

Étrangement j’ai abandonné l’écriture un jour pour me plonger dans la peinture. Je ne me souviens plus du premier coup de pinceau donné mais j’imagine que j’ai du refaire une partie du chemin de la même façon, c’est à dire désordonnée, anarchique, brouillonne, sans vraiment me poser les bonnes questions. Et après tout quelles seraient elles ces vraies questions finalement ?

j’avoue que je n’en sais encore rien du tout, il y a même une résistance importante à refuser de me la poser cette question  comme si l’ayant posée j’en sentirais immédiatement la réponse qui annihilerait tous mes efforts , toutes mes démarches.Ce sentiment persistant d’à quoi bon de nullité… Comme l’effondrement brutale d’un beau château de sable. Et peut-être parce que j’ai creusé si loin dans la solitude, que je ne me suis en fait occupé que de moi-même et ce, même au travers des autres toujours, qu’il m’aura toujours été difficile d’imaginer que d’autres aient effectué un chemin semblable.


Et pourtant nous faisons tous le chemin, il ne peut y en avoir d’autre, que ce soit dans cette vie ou une autre pour arriver à cette question enfin et peu importe les réponses que chacun trouve pour fuir celle ci .

Voilà un fragment parmi des fragments de ce kaléidoscope. Déformé, reformé, re déformé, comme mes tableaux avec toujours cette difficulté majeure d’osciller entre une idée du beau et une idée du juste. En fait la littérature pour le peu que j’en connais, m’a souvent fait comprendre que l’on ne pouvait dire aucune vérité tout de go.. ça n’intéresse personne la vérité en fait. Ce que les gens veulent c’est seulement la sentir, comme une bourgeoise sentirait le pénis d’un petit voyou contre ses fesses. Le petit frisson du soir ou du matin  dans ce que j’appelle encore les transports en commun. Par contre pas question de se retrouver à poil dans le wagon..non, faut juste s’excuser, esquisser un sourire confus et se reculer à bonne distance. Alors peut-être que la dame y croira, mais de rien jeune homme.. .. allez donc savoir.

 

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Publié par Patrick Blanchon

prof d'arts plastiques, fabriquant de tableaux. @patrickblanchon38550 http://patrickblanchon.com

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