Des villes sans personne
Acrylique sur papier
Patrick Blanchon 1995
Des villes sans personne Patrick blanchon 1995

Malgré le froid piquant j’avais ouvert la fenêtre pour écouter battre le pouls de la ville affolée. C’était ce soir réveillon, rien n’était à louper.

En bas le clodo gueulait comme un beau diable, sur sa litière cartonnée. Sa voix légèrement gutturale escaladait les façades et se perdait dans le crépuscule. Des passants passaient comme des poux tout en bas, ça me grattait la peine, ça me grattait l’ennui.

J’avais refusé l’offrande obligatoire. Non que j’eusse un manque de disponibilité, comme disent les banquiers. Non ça m’écœurait tout ce raffut, cette fête à neuneu, cette fabuleuse orgie alimentaire, ce désastre d’hypocrisie familialement partagé.

Cela faisait plus de 8 ans que je n’avais vu mes parents. Pas de coup de fil, pas de lettre, rien. La coupure totale et franche sans bavure.

J’imaginais noël la bas et ça ne m’enchantait pas. Ces montagnes de bidoche, de pâtés, de foie gras, d’ortolans ou de dindes additionnés d’un ou deux gros chapons …non, ça ne me disait pas d’entendre en tâche de fond pour éviter de se parler les chansons d’Henri, les conneries de Jacques, à la télé et la voix de ma mère ajoutant » il est bien bon ce petit Sauternes » en se réservant copieusement.

J’avais choisi l’exil par nécessité vitale, à rester au chaud là-bas rien n’aurait jamais poussé, une fatalité stérile, et une putain d’odeur de renfermé et de tabac froid mélangée aux non-dit, à ce qui jamais ne se dit, à ce qu’il ne peut se dire.

Et depuis chaque jour je pensais à eux, ils n’avaient pas quitté ma tête ni mon cœur, à croire que le Génie des familles m’avait bien eut. Je l’entendais ricaner, allongé sur un profond canapé de cuir..fallait bien faire avec, y a toujours un prix à payer.C’est comme ça.

Difficile à comprendre cette banalité. Mon inaptitude crasse m’avait éreinté.

J’allumais une cigarette et regardais encore en bas. Les gens l’enjambaient sans même s’excuser tant ils semblaient pressés.

J’avais un peu de soupe en boite et deux trois pommes de terre alors j’eus une idée dingue, comme ceux qui osent tout je me dépêchais de passer à l’acte avant qu’une autre idée aussi fameuse la supplante et annule ce bel empressement.

Je descendis les escaliers de l’hôtel pour apporter un bol de soupe et deux patates chaudes au clodo.

Evidemment celui ci m’envoya chier copieusement et je remontais dans ma boite la queue entre les jambes tout penaud voir même en colère contre le bougre.

Quel con il a pas voulu de ma soupe… c’est pourtant le soir de noël merde !

Et là je crois que j’ai appris plusieurs choses d’un coup.. dont je vous ferai l’économie bien sur.

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prof d'arts plastiques, fabriquant de tableaux. @patrickblanchon38550 http://patrickblanchon.com

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