Ce n’est pas dans le café « A Brasileira » dans le Chiado, à Lisbonne que je le rencontrai la première fois. Peut-être était-ce dans une ruelle de Martyres ou dans le fond d’une salle enfumée de Sacramentos .. la vérité vraie est que je ne m’en souviens plus. Un ami c’est finalement comme ça, on le rencontre et il fait tellement partie de notre vie que l’on a du mal à retrouver l’origine de cette amitié dans la géographie des lieux surtout, enfin chez moi c’est souvent comme cela que ça se produit, comme si les lieux se confondaient tous . Il en va de même du temps car franchement avions nous 2O ans, 30 , 40 ? aucun souvenir non plus : Fernando me semble avoir toujours été là et moi avec lui tout du long de mon périple d’écrivaillon romantique et mélancolique.

Je garde de Lisbonne un souvenir agréable de pentes et de jasmin associé à celui du vin blanc aigrelet. Des longues promenades que nous fîmes en silence hormis l’essentiel questionnement des liqueurs et des bistrots à décider quand nous échouions dans l’ombre pour fuir la lumière trop vive, la chaleur trop accablante.

Fernando aristocrate aux coudes râpés au chapeau sombre à la moustache fine sous ses lunettes cerclées bon marché après plusieurs naufrages, occupait un emploi modeste de traduction pour différents transitaires du port. C’est en fin d’après-midi que, ses obligations achevées, nous nous retrouvions . Je vois toujours sa silhouette sombre arriver doucement à pas mesurés et le très léger sourire à peine perceptible dans son regard. Cette gravité magistrale me paraissait tellement exagérée que j’avais parfois envie d’éclater de rire en le voyant mais ..la pudeur reprenait le dessus et nous allions alors nous enivrer silencieusement en regardant la vie s’agiter fébrilement tout autour de nous.

Parfois il lui arrivait d’évoquer en quelques mots sibyllins des villes pour moi inconnues et je compris ainsi qu’il avait passé sans doute son enfance à Durban en Afrique du Sud et que c’était la raison pour laquelle il parlait un anglais impeccable.

Taciturne serait le bon mot s’il ne s’agissait d’un euphémisme le concernant. Le regard derrière les carreaux de ses lunettes semblait voilé au delà d’une ébriété quasi permanente, par une épaisse mélancolie. Cependant qu’il semblait tout à fait normal toujours discret, toujours élégant et mesuré en toutes choses.

Il écrivait évidemment autrement quel intérêt lui aurais je trouvé ? Le mystère a ses limites malgré tout. Et lorsque nous étions faits comme des rats, pleins comme des œufs il me lisait d’abord en portugais pour que j’entende la musique , puis mi en français et mi en anglais il me traduisait.

Bien que je ne parla pas bien sa langue, il était indéniable que la musicalité des consonnes sèches se mêlant à l’humidité des voyelles tout cela prononcé sans emphase aucune, d’une voix presque glacée m’impressionnait beaucoup.

Encore aujourd’hui j’entends sa voix murmurer longtemps après dans un français hésitant:

« Naviguer est précieux, vivre n’est pas précieux »

prof d'arts plastiques, fabriquant de tableaux. @patrickblanchon38550 http://patrickblanchon.com

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