Le pognon

Encre de chine sur papier travaux d’élèves Atelier Patrick Blanchon

J’ai toujours entretenu avec lui un rapport ambigu. En avoir me procurait un répit étonnant semblable à la torpeur et alors je me hâtais de le dépenser pour me sentir en vie. Pour retrouver une forme de pauvreté que j’associais au fondement naturel de mon état, pour ne pas dire de mon être.

Car dans le fond ne jouissais je pas de tant de choses déjà ?

Ma carrière professionnelle s’en serait grandement modifiée si j’avais changé de point de vue sur l’argent, si je l’avais vraiment désiré, pour autre chose que de le dépenser pour m’en débarrasser.

Il est vrai que j’ai aussi refusé d’assumer une vie de famille comme tout le monde. Peut-être aurais-je eut des enfants j’en aurais acquis, espérons le, aussitôt la responsabilité et par là même l’argent eut été un moyen et non je ne sais quel tyran qui m’oblige à l’admirer autant que de le détruire.

Mon père et l’argent sont bien sur associés.

Voyageur de commerce il lui arrivait de ne pas revenir à la maison pendant des jours. Mais lorsqu’il était là , les weekend il désirait rattrapait le temps perdu avec une rage non dissimulée.

C’est ainsi qu’il s’installait dans son bureau pipe au bec, confortablement assis dans un beau fauteuil de cuir , prés de la cheminée qui crépitait. Il rédigeait alors un emploi du temps copieux pour tous les membres de la famille et que nous devions respecter à la lettre de peur d’essuyer ses foudres.

Il avait coutume peu avant l’hiver de faire rentrer quelques stères de bois pour nourrir les deux cheminées de la maison. Son besoin de chaleur était une obsession et je crois qu’on pourrait l’associer sans trop de risque à son manque de relations avec nous. Il devait en souffrir certainement du moins c’est ce que je lui accorde comme raison car bien sur il faut toujours trouver des raisons.

Ces monceaux de bois restent dans ma mémoire comme un rocher de Sisyphe, je n’en voyais pas le bout. Chaque brouette que je devais charger et pousser au fond du jardin me prenait un temps fou et lorsque je revenais vers l’immense tas de bois j’avais vraiment l’impression qu’il ne diminuait pas. Il me fallait des heures pour comprendre peu à peu l’impact de mon activité malgré tout mais ce constat au lieu de me réjouir m’affligeait encore plus.

Ainsi combien de brouettes encore faudrait il charger et emmener au fond du jardin pour en finir avec ce travail harassant.

Je ne pensais qu’à moi bien sur et j’aurais voulu jouer, me construire des arcs, partir en vélo loin d’ici et rejoindre la forêt. Ou alors me retrouver ma canne à pèche en main au bord du Cher notre fleuve sur lequel flottait des flaques grasses de sang provenant des abattoirs voisins.

Pour me remercier de mon labeur, mon père prenait sur l’étagère de la chambre une boite à gâteaux en fer et y jetait un ou deux billets. Voilà ton argent de poche disait-il.

Parfois aussi il rentrait de je ne sais où et paraissait content, sans doute un nouveau contrat acquit de haute lutte.. et il fouillait dans ses poches et là aussi sortait de gros billets et les plongeait dans ma tirelire.

En fait cela me revient tout à coup, ce n’était pas « ma tirelire » mais la notre à mon frère et moi, mon cadet de 3 ans qui lui ne semble pas dans ma mémoire avoir vraiment participé à ces travaux d’hercule hebdomadaires.

En me rendant compte de cela aujourd’hui je comprends un peu plus la distance naturelle qui s’installa entre mon frère et moi et qui n’était pas due qu’à la différence d’age.

J’étais celui qu’on affligeait de tant de tâches et en même temps je crois sur lequel reposait tant d’espoirs.

En tous cas que l’on sue ou pas la boite à gâteaux était toujours garnie. ce qui, sans que je m’en aperçoive vraiment à cette époque, jeta un trouble profond sur la valeur de l’argent.

Soit il fallait peiner soit il tombait du ciel.. et ce que j’ai pressenti plus ou moins explique absolument le parcours de ma vie en sa compagnie.

Le rapport à l’argent et le rapport à mon père se seront confondus longtemps.

Et c’est dans le manque de celui-ci causé par son décès, que j’ ai pu peu à peu comprendre la nécessité du manque d’argent dans laquelle je me suis tenu tant d’années.

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