Le léger et le lourd

« Hyperborée  » huile sur toile 100×100 Patrick Blanchon 2017

Parler légèrement de choses graves et parler gravement de choses légères offre un point de vue différent . Découvrir qu’il peut exister plusieurs manières de voir les choses selon les caractères sera anxiogène ou libérateur. En ce qui me concerne je peux en parler en expert j’ai vécu les deux manières d’aborder cette réalité.

A l’adolescence j’étais tellement grave et sérieux que me retrouver confronté devant plusieurs points de vue sur un sujet me dézinguait la caboche . Pour m’en remettre, la plupart du temps il me faut arpenter les chemins de campagne, sentir le poids réel de mon corps se balancer d’une jambe l’autre, et c’est physiquement que je m’extirpe de l’ambiguïté désastreuse provoquée par la découverte fortuite que les filles puissent être des saintes et des salopes tout en même temps.

C’est que déjà avec la perte de mes premiers cheveux, je comprends l’importance du point de vue mais je ne sais pas du tout quoi en faire.

A 30 ans le cynisme m’aide énormément à ne pas me disperser dans l’usage des points de vue. Le cynisme est un cap mis au Nord une bonne fois pour un moment, confortable d’une certaine manière, une paresse cordiale ou cardiaque établit comme un point de vue sacerdotal si je puis dire.

Le cynisme doit avoir à peu prés les mêmes œillères mentales que la gentillesse chronique ou la politesse appliquée c’est un point de vue pratique qui ne sert qu’à ne pas trop être dérangé.

Vers 40 ans je connais l’amour universel, avec en miroir des plongées profondes vers les abysses qui me proposent assez souvent le projet d’en finir « bonne fois pour toutes ». Grace et disgrâce encore deux points de vue qui s’entremêlent.

A la cinquantaine je maîtrise à peu près tous les points de vue qui me sont disponibles sur n’importe quel sujet. Il s’opère un recul magnifique sans cruauté ni excès de tendresse exagérée sur l’ensemble des manifestations physiques et mentales que je traverse.

Une solitude de plus en plus grande est alors découverte en même temps qu’une étrange proximité possible avec l’ensemble des êtres et des choses, une intimité douce en même temps qu’une réserve qui ne cessent depuis de s’approfondir. Au delà des mots au delà des actes il y a ce silence dont nous sommes constitués et ce silence me parle. Je veux dire que tout ce que je dis désormais ne provient que de ce silence. J’ai l’air d’avoir une opinion personnelle mais ce n’est que celle du silence pas la mienne que j’ai oubliée en chemin parce que je sais que celle ci est susceptible de ne jamais être stable, solide, fluctuante selon l’oreille, l’expérience, et le point de vue. « Je » n’impose plus rien que de tenter plus ou moins adroitement de révéler le silence, comme autrefois dans mon laboratoire photographique je passais des feuilles barytées dans des bassines pour voir les noirs monter en premier dans les images puis stabiliser les détails dans les hautes lumières.

Un jour, je me dis, il faudra que je reprenne l’histoire de Gilgamesh pour l’illustrer, il m’arrive de plus en plus souvent désormais de rêver à de grands tableaux, sorte de fresques éblouissantes dans lesquels le héros mythique sumérien, ayant goûté à la douceur, à la quiétude du monde paradisiaque, décide de retourner sur terre juste pour jouir à nouveau de ce miracle qui consiste à pouvoir simplement changer de point de vue.

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