Le vieux et son chien.

Bouleaux. Patrick Blanchon Huile sur toile. 2018

Tous les matins le vieux enfilait un blouson léger ou un chaud manteau et c’était pour le chien le signal de la promenade à venir.

Le vieux était retraité depuis 6 ans et veuf depuis 2. Il s’était vu chuter de plus en plus bas depuis le décès de son épouse et s’était bardé d’habitudes drastiques parce qu’il avait décidé de stabiliser les conséquences de son chagrin.

7h 30 pétantes il refermait la porte de la maison derrière eux. Il ouvrait la portière du 4/4  japonais dont il avait au préalable prit  soin d’allumer le moteur un quart d’heure auparavant, le chien grimpait  puis, lentement  le véhicule roulait au pas vers la sortie de la résidence, et en accélérant doucement prenait le cap vers le bois.

Le brouillard ne s’était pas encore levé lorsque le vieux gara la voiture. Il descendit en n’oubliant pas d’attraper la laisse sur le siège passager puis il  libéra le chien qui se hâta d’aller uriner sur le premier talus accessible.

Enfin, l’homme chercha dans ses poches ses gommes à mâcher dosées pour injecter à son cerveau les 4 mg de nicotine habituelles, depuis trois semaines il avait pris la décision d’arrêter de fumer.

Enfin, tout était en ordre pour s’engager sur le chemin principal du bois et ils verraient ensuite quel sentier inspirerait le chien qui déjà gambadait en avant.

Au bout d’un quart d’heure, le  gomme à mâcher  avait perdu tout son goût, et le vieux s’apprêtait à s’en débarrasser  lorsque la première biche surgit. Elle se tenait immobile à quelques mètres en retrait du chemin et bientôt une autre la rejoignit, puis enfin le grand cerf apparu à son tour. 

Le chien s’était mis à l’arrêt, une patte levée de façon un peu comique  et celui ci tour à tour  tournait la tête vers son maître puis revenait vers les silhouettes des animaux à peine perceptibles dans la brume. 

Le vieux souriait. Immobile ,  il se gardait de faire   un pas de plus de crainte de voir disparaître cette vision. Il n’avait pas vu un tel spectacle depuis plusieurs semaines et encore, la dernière fois, l’émotion n’avait pas été aussi forte, il n’avait repéré qu’une biche isolée.

Puis les bêtes pour une raison inconnue refluèrent vers l’intérieur du bois et finirent par disparaître. Il en profita pour jeter dans un fossé sa gomme à mâcher, puis il héla le chien et ils se remirent en route.

C’est à ce moment que la première pensée vers son fils resurgit comme tous les matins, à peu près vers la même heure, il devait être 8h15, et il l’examina en tenant à distance l’habituelle déception qui lui venait régulièrement généralement en même temps,mais, comme à l’ordinaire il ne pu se départir du constat d’un échec magistral.

Il ne l’avait pas vu depuis Noel, cela faisait maintenant deux mois. Le fils avait largement dépassé la cinquantaine et venait de trouver un nouveau travail. D’après ce qu’il avait compris il s’occupait d’emballer des produits dans des cartons et de les expédier dans toute la France pour un salaire minable. Le pire est qu’il continuait à s’imaginer un avenir d’artiste peintre comme plusieurs années auparavant déjà il l’avait écouté raconter qu’il serait un grand photographe, et encore avant un grand écrivain, et il se souvint encore qu’au tout début alors que le fils était jeune ils s’étaient querellés parce qu’il voulait se lancer dans une carrière de chanteur à succès. Il n’était plus sur à force de ressasser tout ça que tout soit dans le bon ordre.

L’instabilité de son fils l’avait agacé au début, puis énervé, puis ils s’étaient querellés, puis le fils était parti il ne savait où, une absence de 10 ans sans une nouvelle.

Il ne s’étaient retrouvés que quelques mois avant la série des décès que le vieux avait du encaisser. Sa mère qu’il avait mise en maison de retraite avait fini par perdre la boule complètement, ne l’avait plus reconnu lorsqu’il se rendait là bas, puis elle était morte quelques jours après le retour du fils. Ils étaient tous partis la voir une dernière fois, un après midi d’automne, puis elle était morte d’un coup. Et puis très peu de temps après, l’épouse du vieux était morte elle aussi d’un cancer.

Le vieux en avait gros sur le cœur et il accéléra un peu le pas pour accomplir le but qu’il se fixait chaque matin: faire le tour complet du bois. Ensuite il se rendrait chez Lidl pour faire quelques provisions, juste pour la journée. Il échangerait quelques mots avec l’une ou l’autre des caissières. De préférence la petite blonde, l’autre il ne la sentait pas vraiment, pas assez de nerfs songea t’il.

Enfin il retrouverait la maison, son bureau ou il ferait le point sur sa collection de bouquins policiers. Il avait fini par se créer un compte sur Amazon et avait apprit à placer des alertes lorsqu’un titre qui lui manquait était mis en vente. Puis il irait à la chambre, allumerait la télévision pour avoir un bruit de fond et il se mettrait à lire.

Aujourd’hui il fallait tenir bon, la femme de ménage ne viendrait pas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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