Devenir très cher.

Nicolas de Staël huile sur toile

Et puis le peintre ce matin là avait décider d’arrêter de vendre ses toiles à la petite semaine. C’est vrai que cela lui permettait de tenir quelques jours à chacune des ventes qu’il réussissait. Une toile vendue et c’était 15 jours de répit. Ensuite il fallait à nouveau tirer le diable par la queue, serrer les dents et trouver sa nourriture dans l’exaltation des longues journées de travail. Conserver la flamme était la priorité.

Il décida de ne plus vendre une seule de ses toiles. Il fallait qu’il se rende sur les réseaux sociaux et supprimer tous les prix ou les surestimer à un tel point qu’il serait certain que personne ne les achèterait désormais. Pour vivre il continuerait à donner des cours, et durant son temps libre il s’enfoncerait toujours un peu plus loin dans sa peinture.

Il calcula que s’il parvenait à réaliser une centaine de toiles dans l’année il devrait se construire des étagères supplémentaires au grenier pour les entreposer, peut-être même les retirerait il des châssis afin de les rouler pour gagner plus de place encore. Enfin il fallait s’organiser mieux désormais c’était une évidence.

Il se fixa des objectifs d’exposition moins nombreux, et décida d’arrêter d’exposer dans des salles de mairies, des centres culturels et autre MJC. Non, s’il voulait vraiment que son travail soit rémunéré à sa juste valeur, il devait prendre contact avec des galeries d’art, pas des loueurs de cimaises.

Pour cela il lui fallait travailler d’arrache-pied et cesser de perdre du temps inutilement.

Il finit de ranger l’atelier et donna un coup de balai, les premiers élèves allaient arriver.

Heureusement qu’il avait maintenu ces cours songea-t’il, cela lui permettait d’avoir un maigre revenu chaque mois et puis que serait il devenu, sans garder de contact avec l’extérieur ?

Les cours se déroulaient dans une ambiance bon enfant, il avait trouvé le bon équilibre entre l’insertion philosophique associée à l’atmosphère du jour, l’encouragement qui venait à point nommé lorsque il observait le dépit envahir un visage, ou bien il manifestait une fermeté bienveillante lorsque l’égarement menaçait une toile. Ses élèves paraissaient l’apprécier, d’ailleurs certains revenaient même depuis plusieurs années. Il avait apprit à adapter ses tarifs en fonction de la région sinistrée par le chômage, depuis qu’un certain nombre d’usines avaient périclité ou même fermé.

En déversant le contenu poussiéreux de la pelle dans la poubelle il se demanda combien de temps encore il pourrait donner des cours ? Avec internet désormais, les tutoriels sur la peinture fleurissaient, on pouvait à peu près tout apprendre sans bouger de chez soi. La seule chose qu’on ne pouvait dispenser sur le web était le plaisir de se retrouver en groupe, de prendre le café tous ensemble et d’assister au show que lui le peintre diffusait en boucle dans son atelier. Sinon, à part à aider à domestiquer sa peur, son manque de confiance en soi , aucun élève n’avait véritablement besoin d’un professeur.

Il avait encore quelques expositions programmées pour l’année et lorsque le peintre y songeait, il s’étonnait du décalage qui peu à peu se creusait entre l’enthousiasme qu’il avait ressenti l’année passée en obtenant l’accord de toutes ces institutions et autres salles de mairies et la résignation triste d’avoir désormais à honorer ses engagements. Il fut tenté de les annuler mais se souvint qu’il ne pouvait plus voir son travail chez lui, qu’il valait mieux l’expulser d’une façon ou d’une autre en dehors de l’atelier.

La sonnerie de la porte d’entrée tinta et il regarda l’horloge. Qui donc arrivait avec tant d’avance ?

C’était une femme entre deux ages avec une pochette en cuir sous le bras.

« Monsieur——– ?  » Le peintre nota qu’elle avait écorché son nom mais il ne releva pas et se contenta de hocher la tête

« Maître ——-huissier de justice. » Il avait déjà oublié son nom et n’avait retenu que la suite. Et elle lui tendit un document en ajoutant qu’il s’agissait d’une « contrainte pour quelque chose » il ne retenu que le mot « contrainte ».

Une fois la porte refermée il observa le document, mais comme il n’avait pas ses lunettes, il le plia en deux et l’enfoui dans une poche. D’ailleurs les élèves allaient arriver il ne voulait pas perdre la bonne humeur qu’il s’était construite en balayant. Alors il retourna vers l’atelier en reprenant le fil de ses pensées. Oui il n’allait plus vendre ses toiles à la petite semaine, il allait devenir désormais  » très cher ». Il regarda le ciel avant de refermer la porte derrière lui, quelques nuages commençaient à s’amasser dans un coin de celui ci, mais globalement ça risquait tout de même d’être une belle journée.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.