Un pont entre deux rives.

Pont de Vallon en Sully sur le Cher. Photo Jacques Mossot

Il y avait ce pont qui enjambait le Cher et qui aussi séparait deux parties du chemin que l’enfant effectuait matin et soir. En contrebas sur l’une des rives avait été construits les abattoirs du village et de temps à autre de larges flaques de sang grasses s’échappaient, probablement d’une conduite provenant du bâtiment, pour atteindre le lit du fleuve.

Il y avait ces jours là une odeur acre qui flottaient dans l’air et qui rappelait à l’enfant le goût du fer lorsqu’il suçait parfois un clou ou bien le plat froid d’un tournevis du père. Quand il apercevait le sang sur l’eau, l’enfant comprenait que ce sang représentait la vie des bêtes que l’on tuait et il trouvait que la couleur rouge s’accordait plutôt bien avec les herbes vertes qu’il pouvait aussi apercevoir sous la surface. Les herbes étaient comme de longs cheveux caressés par le courant, et le sang comme de grandes fleurs rouges brun qui dérivaient et finissaient par disparaître à l’horizon, du côté de « l’Allée des soupirs. » un lieu dit en amont où l’enfant allait souvent pécher.

Le pont représentait aussi pour l’enfant un point névralgique, car il savait à présent qu’il était a mi parcours. La distance dans les deux sens se valait. La joie et la crainte sur ce pont semblaient reposer comme deux poids égaux sur les deux plateaux d’une balance imaginaire qui lui servait à peser les choses.

Ce matin là il s’arrêta et se pencha au dessus du parapet un peu au dessus de l’abattoir. Aucun bruit ne provenait des bâtiments et en portant son regard au loin il vit que le brouillard se levait avec lenteur et difficulté masquant ainsi l’horizon. Il décida alors de poser sur les plateaux de sa fameuse balance l’idée qu’il se faisait de la douleur en la représentant par la perte hypothétique de ses deux parents.

Le père était plus lourd à première vue que la mère mais cependant l’équilibre ne parvenait pas à se modifier. Les deux plateaux restèrent immobiles et d’une certaine façon : muets. C’était étonnant, mais c’était comme ça, on ne pouvait savoir quelle serait la plus grande douleur, la perte d’un père ou d’un mère, constata l’enfant. Puis il se remis en route car son questionnement lui avait fait prendre un retard conséquent.

La journée d’école passa lentement, il échangea un calot contre deux billes, vécu la difficulté d’apprendre la division, bien moins simple que la multiplication, surtout lorsqu’il fallait affronter la virgule, puis l’après-midi fut agrémentée par l’écoute de « Pierre et le Loup » que la directrice fit jouer sur un antique électrophone. Le disque devait être plus âgé que lui, l’enfant lorsqu’il s’amusa à compter le nombre de crachouillis et de craquements que produisit le contact du diamant avec les sillons de résine.

Le soleil était bas au dessus des collines, Le Bourbonnais est une région douce peuplée d’innombrables collines, ici le vent qui sans arrêt court a finit par faire courber l’échine à de vieux monstres qui se dressaient jadis fièrement vers les nuées pour en faire de paisibles animaux inoffensifs. D’ailleurs il n’était pas rare que l’enfant surprenne leurs antiques fantômes sous formes de dragons, de basiliques , et de dinosaures se cachant dans les nuages. Il apercevait enfin le pont, comme un ami au loin et il pressa le pas pour s’y attarder encore un instant avant de rentrer chez lui.

Le décor avait totalement changé, il pouvait désormais voir tout l’horizon, en se penchant il n’aperçut toujours pas de flaque de sang. Mais la lumière du soir caressait les herbes et l’eau leur offrant par poignées généreuses des perles scintillantes et des griffures mordorées. Les feuillages des hêtres sur la berge d’en face frémissaient doucement, l’enfant se dit que cela aurait pu été un moment idéal pour aller pécher, s’il n’y avait pas eu ces maudits devoirs à faire. Cette pensée assombrit son humeur d’un seul coup et il reprit la route vers la maison en éprouvant d’un coup le poids de son cartable un peu plus lourd. A la fin de la journée il devait changer de main de plus en plus souvent pour le porter. C’est à ce moment là que l’idée le traversa. Il prit son élan et jeta le cartable dans le Cher.

Lorsque le soir venu sa mère lui demanda où était le cartable il prétexta l’avoir oublié à l’école. Et pendant quelques jours, il pu ainsi effectuer le chemin dans les deux sens d’un pas plus léger et ainsi, mieux se consacrer à ses expériences de pesée.

Puis le pot aux roses fut découvert comme à peu près tout les pot aux roses il fut puni sévèrement à la fois par la mère et une autre fois par la directrice de l’école. Mais malgré les sanctions qu’il avait du essuyer il venait de découvrir la joie sauvage du refus et de la liberté.

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