L’éveil

Silences huile sur toile Patrick Blanchon 2018

Comme beaucoup de baby boomers allaités à Woodstock, Herman Hesse, Carlos Castaneda, et sans doute ébranlé par la découverte que la lune n’était plus qu’une lumière, que les filles pouvaient choisir ou pas de procréer, et sans doute assez confortablement installé dans les débuts d’une culture bobo petite bourgeoise assoiffée de bohème et de mysticisme intense, j’ai bien sur cherché « l’éveil » de bien des façons insolites et diverses.

Mais il aura fallu attendre le passage à l’euro, être viré de Suisse suite à un divorce intempestif, et revenir dans le monde gaulois du travail, déchiré de tous côtés par les fonds de pension goulus et le pragmatisme anglo-saxon, ces nouveaux boss indifférents aux 3/4 de la planète pour que j’expérimente enfin l’Eveil , le vrai, l’irréfutable.

Cela se produisit un matin. Rien ne m’avait alerté vraiment sur son arrivée. Travailler 6 jours sur 7 étant une habitude tellement ancrée en moi que je n’avais plus besoin d’y réfléchir pour me mouvoir mécaniquement le matin.

Ce matin là, il me fut impossible de me lever. Hébété je suis resté un instant les yeux ouverts, j’ai dit « non ce n’est pas possible », et je me suis tourné sur un côté pour me rendormir. L’éveil a commencé par l’envie de me rendormir n’est ce pas insolite quand on y pense…?

C’est mon épouse qui m’a secoué quelques minutes plus tard en me rappelant à mon devoir d’employé, à mon identité professionnelle, à mon rôle de mâle pourvoyeur de viande rouge pour le foyer.

Mon hébétude persistante cependant la fit douter de ma bonne santé. J’étais peut-être souffrant, une grippette ou autre refroidissement m’aurait, dans son esprit pragmatique, terrassé. Aussi ce matin là restais je hébété mais relativement peinard afin de vivre pleinement l’expérience de l’éveil.

Cela n’avait absolument rien à voir avec le fantasme caressé durant tant d’années je puis vous l’assurer. En un mot je ne lévitais pas. Je l’ai pris en pleine figure. Et même je suis carrément tombé sur le cul.

Je crois que c’est l’absurdité qui s’est révélée en tout premier lieu. Une sorte d’ingestion rapide de toutes les pièces de Beckett et de Ionesco au petit dej, Je me découvrais soudain éveillé à ma propre absurdité de continuer à supporter l’absurdité généralisée du monde du travail.

D’un coup j’ai revu comme parait il au moment de mourir, la vision accélérée et panoramique de l’ensemble de ma vie professionnelle, le film entier a du se dérouler en 20 secondes autant dire que c’est un choc puissant et définitif.

A partir de cet instant j’ai perdu une grande partie de mon ego d’employé et je me suis retrouvé comme un ballon de baudruche qui, ayant achevé sa course en se dégonflant de manière anarchique, gît au sol, baudruche dépourvue de sens et de rondeurs joviales.

C’est exactement ainsi que cela s’est passé. Je suis resté au moins deux jours au lit terrassé par cet éveil, en cherchant à repousser l’évidence, malgré tout, par une habitude de courage tournant désormais à vide.

Le « ça va passer » cette fois ne passa pas.

Je pense que cela dura presque 3 ans à partir de ce matin là . Bien sur que j’ai quitté le job que j’avais il m’était absolument impossible de remettre ne serait qu’un pied dans les locaux. De revoir leurs visages à tous, à mes collègues de travail, à mes chefs et sous chefs, même la femme de ménage avec qui pourtant j’entretenais des rapports plutôt cordiaux et dépourvus d’intérêt particulier : pas possible. rien.

Alors j’ai culpabilisé et j’ai tout d’abord pensé que c’était cette boite là en particulier que je ne pouvais plus voir en peinture. J’ai essayé d’autres boites. J’ai essayé des emplois moins qualifiés aussi en me disant que je ne laisserai plus ma peau dans des postes à responsabilité. J’ai essayé des postes plus élevés également en me disant là haut » il fait plus beau » … Ce n’est pas le courage qui manquait , mais la foi dans le sérieux de tout cela.Je ne suis pas resté plus d’une année dans ces nouvelles projections professionnelles.

Alors j’ai arrêté de me culpabiliser et je me suis inscrit à Pole emploi. J’ai demandé une formation parce que je pensais ne plus être dans le coup, j’avais alors 48 ans.

J’ai passé une année à apprendre un tas de choses techniques dans un centre AFPA avec des jeunes de presque 30 ans de moins que moi, exilé de ma maison, de mon épouse, vivant désormais comme un étudiant sur le retour. J’ai appris à downloader des films, l’existence de Youporn, et la nostalgie des fêtes du samedi soir pour moi tout à fait fictive à la vérité, n’y ayant jamais participées.

L’éveil à continuer à se prolonger, après le violence inouïe du premier choc, j’ai pu éprouver l’acceptation comme une sorte d’édredon protecteur doublé de bienveillance généralisée et de compassion aiguë pour la moindre personne pratiquant une activité professionnelle.

J’aurais pu entrer dans l’humanitaire et enfin me dire avec certitude que l’utilité primait sur le pognon, le confort, la routine, mais j’avoue que j’ai eu peur d’investir encore une sorte de miroir aux alouettes pas bien clair. Alors j’ai repris mes pinceaux, que je n’avais jamais vraiment laissés et je me suis mis à peindre comme un fou. L’éveil après un long couloir de désespérance, une dépression profonde m’a ramené sur la rive chérie de l’enfance, de la créativité, et du silence.

En un mot l’éveil m’a ramené à ce que je suis et rien d’autre. Et après l’éveil le vrai travail a commencé en fait. Pas de don soudain d’ubiquité, je ne multiplie ni les petits pains ni le pinard. Je suis encore plus sensible à la douleur généralisée de ce monde qui se désagrège et se reforme en même temps j’ai réappris à pleurer sans raison et aussi à sourire pour un rien comme un idiot.

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