Le tableau.

Familles huile sur toile 100×100 cm

Je suis peintre et mon travail est donc de peindre des tableaux pour vivre. Je suis en mesure de réaliser aussi bien des portraits, des paysages, des natures mortes, que des jolis tableaux abstraits, et même s’il le faut des tableaux décoratifs que les gens mettront dans leur chambre, dans leur salon, enfin là où ils leur plaira cela ne me regarde plus une fois la vente effectuée.

Je ne roule pas sur l’or mais j’ai suffisamment pour vivre et dans le fond je n’ai pas à me plaindre de mon sort.

Pourtant depuis quelques jours je ressens comme une sorte de résistance de la main droite à obéir aux injonctions de mes pensées et de mon regard.

Au début ce fut à peine remarquable, un léger tremblement dans la réalisation d’un trait que j’aurais voulu droit, mais désormais c’est évident : que quoique je veuille peindre cela finit en gribouillis informe.

Je suis allé consulté le médecin et après tous les examens le constat est que j’ai rien de particulier, pas de Parkinson en tous cas. Un léger début de cataracte détecté n’explique en rien cette étrange autonomie de la main et mon généraliste m’oriente alors vers un psy.

Assis sur un joli fauteuil de cuir j’ai, une fois par semaine laissé libre cours à ma voix pour énoncer des flots de paroles en éprouvant des émotions intenses puis je me suis rendu compte que j’employais des trésors de ruses qui n’étaient destinées qu’à séduire ou du moins attirer l’attention du psy sur moi. Je m’en suis ouvert à elle, une belle brune quinquagénaire qui en croisant les jambes m’a proposé de m’allonger sur son divan.

C’est là que j’ai vu ma voix changer. Ce fut une voix d’enfant, une voix de petit garçon qui revenait assez souvent. J’ai eu peur et j’ai arrêté brutalement les séances .

Cette défaite , j’ai passé des mois à la digérer. Je me suis rendu compte de ma lâcheté et aussi combien mon identité était d’une fragilité inouïe.

Pendant des mois je n’ai peint que des merdes boueuses en laissant la main de l’enfant s’emparer de la mienne c’était un premier pas.

Et puis ce matin je ne sais pourquoi j’ai éprouvé une tendresse débordante pour ce petit gamin et quelque chose s’est rompu encore plus profondément en moi.

Je me rends à l’atelier, la toile est là sur le chevalet recouverte d’un tissu blanc que je me hâte de retirer.

Le tableau est là est j’y vois ma vie entière s’y déployer avec ses ombres et ses lumières , ses lignes droites et sinueuses, ses couleurs chaudes et froides.

Quelque part tout au fond de moi un enfant silencieux me fait un petit signe de la main auquel je réponds tout aussi silencieusement.

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