Le Collectionneur ou la régression voire « ultime révérence »

« Ultime révérence » Peinture Thierry Lambert ( transformation digitale par Patrick Blanchon)

Tu te crois solide, en pleine maturité, tu bombes presque le torse et puis un « je ne sais quoi ou un presque rien » dans l’air de ce matin de septembre , une légère odeur de feuilles mortes, de décomposition, d’humus, associée à un rafraîchissement soudain et te voici vacillant, colosse aux pieds d’argile. Il s’en faudrait de peu pour que tu t’étales de tout ton long sur le carrelage de la petite cour, foudroyé par l’évidence.

« On se croit flamme on n’est que mèche » dit le grand Jacques dans une de ses magnifiques chansons et c’est tellement vrai ! Quand on découvre d’un coup à l’occasion d’une rencontre combien l’autre nous distance, combien l’autre n’a pas fait les mêmes choix , les mêmes erreurs et même si je n’aime pas me comparer, même si j’enseigne à mes élèves de ne surtout pas emprunter cette voie de la comparaison, mortelle pour tout dynamisme créatif, force encore une fois d’avouer :les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés.

Que c’est-t’il donc passé sinon une rencontre que j’eus soudainement, sans savoir ni pourquoi, ni comment, décidée, déterminée ? en la timbrant avant de m’expédier dans celle ci d’une taxe de fantastique, d’inouï, d’extraordinaire ? Et n’est ce pas à proportion des découvertes morbides de ces derniers jours quant à mes certitudes et mes doutes vis à vis de ma peinture que je trouve désormais fade et qui me répugne comme jamais, et aussi ne suis je pas coutumier des grandes dépressions automnales ?

Un écrivain poète peintre chaman que je rencontre par hasard lors d’un vernissage et qui me tape dans l’œil.

Je déteste les vernissages et m’y rends le moins possible , ce brouhaha constitué de mille riens, cet ennui perpétuel que j’y retrouve systématiquement me rappelant de sombres périodes de ma vie -toute bribe si petite soit elle de l’ennui me rappelle l’ennui magistral cette ancienne vision figée de moi quant au monde- qui sans doute subsiste dans les profondeurs encore et encore, Alors ainsi retrouver l’ennui ne serait ce pas aussi la cause de cette création imaginaire subite ?

Mais peu importe les voies qu’emprunte le hasard le fait est je me suis mis en tête d’aller à sa rencontre, de m’en faire un ami si possible encore qu’en amitié je sois toujours d’une inconstance crasse ai je besoin d’ajouter que je ne suis pas non plus à un paradoxe près…

En rentrant chez moi ce soir là une des premières choses que je fais est d’aller sur Facebook pour regarder son profil puisque nous avions échangés des demandes d’amitiés l’un et l’autre.

C’est alors que je reçois la première grande secousse, en voyant ses peintures tellement colorées tellement intemporelles, et tout de suite de m’y engouffrer tout entier.

En fait à bien y regarder ce qui m’attire est un secret de peintre dont j’ignorais jusque là l’existence voire même la possibilité d’exister et nul doute que de ce secret je veuille alors m’en approcher, peut-être le faire mien tout simplement. Les bonnes intentions ne l’oublions pas pavent l’enfer.

Je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite. Fasciné par les magnifiques peintures que j’avais vu sur son profil Facebook, et qui avaient exercé une attraction si puissante, que je m’étais mis en tête d’en extraire la substantifique moelle, je me suis mis à dessiner tout à coup non pas en le copiant, mais pour m’accaparer son langage, ses mots, son esprit son âme ce qui est encore pire que de copier servilement je l’admets.

Quel impact ces peintures exercent-elles sur moi ? quelle zone profonde de mon être ébranlent-t’elles ? Ce ne sont pas tant les œuvres elles mêmes que je brigue, pas les manifestations matérielles, mais la force, la puissance, l’âme du peintre en quelque sorte.

En fait c’est la toute première fois dans ma vie de peintre. Même si autrefois étudiant j’ai beaucoup copié les grands maîtres jamais je n’ai voulu m’emparer de leur esprit avec autant de ferveur, cette puissance inédite que j’éprouve, de quoi la rapprocher sinon d’une sensation qui serait celle du vrai « collectionneur ».

Une sensation tellement rare qu’elle se déploie désormais comme un shoot de façon anarchique et morbide dans tout l’assemblage de mes cellules. comme si j’avais ouvert une porte secrète au fond de moi et que la puissance formidable qui se trouve depuis longtemps derrière celle ci soudain se s’ébatte, s’enivrant de la liberté neuve , envahisse tout de l’être que je croyais être jusque là.

J’ai donc dessiné dessiné dessiné encore pendant des heures changeant l’ordre des priorités de mon emploi du temps pour que dessiner soit en tête des activité urgentes à réaliser.

je dessine des dizaines d’esquisses dans la hâte de vouloir saisir quelque chose, emprunter la ligne, la forme, les jeux de couleurs du peintre chaman poète. Revenir à ces formes simples et souples me procure un plaisir sensuel. Laisser les doigts s’approprier comme jamais le contact avec le corps du crayon, transformant celui ci en extension en périphérique servile du cœur. Car c’est par le cœur que tout cela transit, je me suis installé dans ce postulat naturellement, sans même y réfléchir.

Et c’est exactement comme cela que je m’évade le temps de cette séance de dessin de ma peau d’homme mur, adulte et responsable pour revenir petit à petit vers l’enfance de l’art si je puis dire, cette enfance qui ne se soucie de rien sauf d’être à la tâche le temps de son accomplissement.

Une fois la séance de dessin terminée le résultat me regarde. Quelque chose se produit toujours lorsque je mets ce que je fais à distance, quelques mètres un peu plus loin sur le chevalet de l’atelier.

une drôle de sensation presque comme un contentement mais qui reste encore comme une interrogation car les dessins que j’observe semblent me dire  » mais qui es tu ? »

Oui c’est cela le résultat comme un sourire qui m’interroge.

Et puis le temps se remet en route brusquement, mon épouse me parle d’une ou deux choses urgentes à faire pour redéployer le quotidien comme une Yourte, se mettre à l’abri de l’inconnu, cet inconnu qui ne cesse de menacer, de vouloir surgir de toutes parts sous forme de courrier suspect, de factures impayables, d’huissiers austères et de coups de téléphones intempestifs.

je m’extirpe en maugréant un peu pour retrouver ma peau de grognon aussi sans doute.

Quelques heures un peu plus tard après le souper j’ouvre à nouveau Facebook et je poste le résultat de ma journée de travail comme j’ai coutume de le faire, je ne réfléchis pas vraiment comme d’habitude.

Alors les premiers commentaires commencent à arriver. On me parle du peintre dont je m’inspire, on me traite de copieur, on s’interroge sur mon acte, une petite polémique s’installe. Et ça me parait tellement vain tout cela je relis une nouvelle fois les commentaires..

Et puis je vais sur le profil du peintre lui même qui a lui aussi écrit un post

« Copier un artiste ce n’est pas bien c’est ne pas avoir de talent »

ou quelque chose dans ce gout là et je me sens visé naturellement.

Déçu aussi parce que dans le fond n’était ce pas une offrande que je lui présentais comme un petit garçon réalise un dessin pour les adultes ?

Plus que déçu, blessé au plus profond mais je ne me trompe pas non plus de cible. Ce n’est pas de sa faute, c’est juste des choses dans les profondeurs du souvenir que j’ai réactivées en redevenant gamin j’ai retrouvé la joie mais aussi l’horreur d’un seul coup.

Surtout l’ annihilation perpétuelle de toute velléité de création contre laquelle je n’ai eu de cesse de lutter toute ma vie.

« Tu n’as aucun talent » et derrière encore une fois le  » tu n’es rien » c’était exactement cette petite phrase qu’il avait choisi lui le chaman peintre pour que je me confronte encore une fois à elle, à la déflagration qu’elle a toujours produit en moi.

C’est à ce moment là je crois que j’ai formé le projet de tout couper, me terrer comme un lapin au fond d’un terrier, d’arreter Facebook, de ne plus rien dire ou entendre ou voir,

j’ai à nouveau tout retraversé comme une punition formidable comme salaire du plaisir inouï que j’avais eu à m’emparer de l’esprit du chaman poète. Mieux, je me suis puni moi-même tout seul quand j’y pense.

Le lendemain il était prévu que je retrouve le peintre pour prendre des photographies de ses œuvres. J’ai emprunté les toutes petites routes tôt le matin, une pluie fine tombait sur la campagne que je traversais pour me rendre vers la haute muraille du Vercors au loin.

Le portail était fermé, il ne m’attendait plus mais j’ai encore pris sur moi de téléphoner pour dire que j’étais là devant chez lui.

Il était étonné de me voir là , il fit allusion à la veille j’éclatais de rire en disant  » je fais juste une pause besoin de calme et de silence  » Et comme il n’était pas fâché non plus nous nous sommes engouffrés dans la maison et avons passés ensemble un merveilleux moment entre chaman peintres qui passent le temps tout simplement.

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