La jauge

Mon grand père le faisait déjà, il continuait à conduire des bornes et des bornes après que le témoin de la jauge d’essence se soit allumé. J’ai évidemment fait mien cet héritage, ce peu, ce presque rien à hériter m’étant devenu , j’imagine, d’autant plus précieux au fur et à mesure des années que j’ai été spolié de tout le reste.

Non pas que j’en conserve une rancune particulière désormais. Non, j’ai tout pardonné bien sur, sinon il m’aurait été proprement impossible de vivre. La rage et la haine ne dure qu’un temps pour apprendre à se construire différemment, il faut cependant éviter de les conserver comme des alliés persistants,car nul doute que ceux ci auraient tôt fait de nous dévorer les entrailles.

J’allais m’engager sur la route de Vanosc lorsque j’en ai eu marre tout à coup de jouer avec le feu. J’ai fait signe aux quatre véhicules qui me suivaient, de me dépasser en indiquant sommairement la destination vers laquelle nous nous dirigions, et puis j’ai rebroussé chemin vers la nationale, je me suis engagé dans la direction de Saint Egrève, autrement dit vers l’inconnu, dans la quête d’une station essence.

La route s’enfonçant entre les flancs des collines ardéchoises ne présageait rien qui vaille, nulle maison, nul village, pendant quelques kilomètres je me demandais à la fois jusqu’où il allait falloir rouler en même temps que je faisais un point rapide sur les conséquences désagréables de la sale manie qui m’avait été transmise.

Tomber en panne serait tellement ridicule, plusieurs fois j’avais imaginé m’arrêter à une station, elles étaient nombreuses dans Annonay tout à l’heure, mais à l’idée d’interrompre le convoi tout entier , j’avais éludé. Entre deux situations ridicules c’est souvent la pire qu’il s’agit de choisir évidemment.

Un bref instant j’aperçois la silhouette falote de ce petit gamin sur le dos duquel les parents ont placardé leur dépit dans le mot « cancre » et qui devait se rendre au village le samedi pour aller quérir le pain et le journal.

C’est derrière un nouveau virage que soudain j’aperçus la station, au début j’ai cru qu’elle était abandonnée, tout paraissait si désuet, à l’abandon, pas même d’enseigne lumineuse indiquant les tarifs des carburants. J’allais presque la dépasser avec dépit lorsque j’ai aperçu la porte du bureau entre ouverte. coup de frein, marche arrière, et me voilà devant une charmante petite dame qui me demande pour combien je veux de 95.

Le destin encore une fois de plus aura donc été clément et m’aura pardonné cette nouvelle provocation, quasiment automatique.

Il faudra tout de même que je creuse un peu plus un jour d’où me vient cette sensation d’avoir toujours plus ou moins peur d’être ridicule.

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