L’invitation merveilleuse.

Photographie Patrick Blanchon un samedi à Fay le Clos dans la Drôme.

Au volant de la Twingo de mon épouse je roule lentement sur la route étroite menant vers les hauteurs d’une des mille et une colline de la Drôme. Le cap est tracé par la présence, au loin, des gigantesques éoliennes dont la blancheur se découpe sur fond de ciel bleu profond.

Enfin j’arrive à Saint Martin des Rosiers et actionne le clignotant pour indiquer que je vais tourner à gauche.

A l’angle, les bâtiments de l’école sont déserts ce samedi. Alors je tente de me remémorer les quelques souvenirs de mes interventions ici en tant que prof d’arts plastiques mais je comprends que c’est surtout pour calmer l’excitation que j’éprouve et ce à chaque tour de roue supplémentaire.

Aujourd’hui samedi je suis invité à déjeuner par des personnes formidables, Michel et Marie et je me mets des claques, je me pince, afin de chasser loin de moi les quelques miasmes de dépression chronique dont j’aime être la victime chaque automne.

Étrangement toutes les applications de mon smartphone sont en panne, Maps ne donne plus signe de vie. Je dois donc faire confiance à mon instinct pour trouver la maison que je cherche. L’entrée du village de Fay le clos est un champ de bataille organisé par la voirie du coin. Coup de chance , quelques centaines de mètres après avoir emprunté au hasard la route de droite j’aperçois une pancarte qui m’indique l’atelier « MCA ART »

Me voici en train de me garer devant une vieille bâtisse avec dépendances, deux grands arbres majestueux l’ombragent sur la face avant et je reste un instant pour regarder en contrebas la vallée qui s’étend. Ici pas d’usine, rien que des champs.

Au sommet de la colline derrière la maison je peux encore apercevoir les immenses pales tourner silencieusement .

D’autres véhicules sont déjà là , je regarde mon portable il n’est pas loin d’être 13h je dois être bon dernier à l’aune de mes pensées dépressives que je tente de balayer encore en poussant le portail et en levant la main tout en criant « coucou ».

Michel bien que toujours calme a l’air content de me voir et je souffle un peu, et puis tout de suite Marie qui vient à ma rencontre et qui m’apprend avec émotion en m’embrassant comme elle est contente et soulagée que je sois venu.

Bon, alors je peux vraiment respirer un bon coup et en finir avec mes angoisses dépressives , je me dis ouf je vais passer un bon moment aller.

Je lui tend les gâteaux et le cadeau que j’ai préparés pour mon grand ami Chaman qui est là lui aussi et dont nous devons célébrer l’anniversaire. Enfin, ça y est, je les aperçois tous les invités , déjà attablés, portant les verres à leur lèvres.

Pendant que Marie disparaît dans la pénombre de la cuisine, je marche vers la grande table, embrasse des visages connus, serre des mains et m’installe. Bon sang ça faisait tellement longtemps que je n’avais pas été invité que je me féliciterais presque de ma prise de décision de ce matin de m’être encouragé et de cette attention à ne pas me laisser submerger par mes émotions contradictoires de ces derniers jours.

Après quelques gorgées d’un délicieux vin de sureau concocté par la maîtresse des lieux, je parviens enfin à me détendre.

Le soleil est chaud et achève d’apaiser toutes mes angoisses qui peu à peu se dissipent en écoutant le chant global des multiples sujets de conversation. Je retrouve un peu de ces anciens moments perdus dans le temps que je n’aimais pas cependant enfant. Ils me reviennent soudain transformés de manière inédite, peut être par la nostalgie, et cela évoque tout à coup un vrai repas de famille.

Nous abordons le temps, comme une plage longue et sablonneuse propice à la rêverie, le luxe du temps avant de repartir vers Vanosc dans l’Ardèche voisine en fin d’après midi pour participer au finissage d’une exposition à laquelle deux seulement d’entre nous, Marie et moi participent.

Le grand chaman ne dit presque rien, il est heureux cela se voit, de temps en temps je jette un coup d’œil vers lui et il me tire discrètement la langue en souriant.

Le grand chien blanc de la maison s’approche de moi et vient poser sa tête sur ma jambe dans un mouvement d’abandon qui m’émeut presque aux larmes soudain. En lui caressant le museau et le crane je repense à toutes les amitiés que j’ai laissées filer un bref instant, moi le paria perpétuel, le déchiré de toujours et ce moment familial m’étrille en profondeur.

Puis je me reprends vite en lui parlant : » hum tu es attiré par la bouffe toi « 

Sans doute aussi , pour me ressaisir que je me lève tout à coup en constatant l’incompétence marquée en matière de découpe de volaille de mon voisin d’en face.

Moi petit fils de volailler, je ne peux pas accepter qu’on maltraite ainsi une bestiole.

-Mais non pas besoin de découper les os avec une cisaille, les cartilages existent !il suffit de les retrouver!

Et de m’emparer du grand couteau puis de tenter de découper chirurgicalement, et surtout sans perdre mon honneur, le poulet en de jolis morceaux bien présentés.

Encore une chose de bien c’est le fait d’y arriver me dis je en aparté.

En fait je ne sais plus vraiment de quoi nous avons parlé tout le long du repas. Ce n’est pas cela l’important dans le fond. L’important c’est cette bouffée de chaleur humaine que j’ai pu accueillir à cœur ouvert courageusement sans me réfugier dans le jugement ou la pitrerie.

Il est possible en fait que tout ce que l’on raconte sur la vallée en dessous soit vrai, tous les gens qui vivent là sont un peu magnétiseurs, voyants, connaissent le langage des animaux et savent guérir autrement qu’avec des pilules.

De temps en temps j’aperçois un chat qui traverse l’espace du jardin, puis deux, chacun cherchant un lieu ensoleillé pour s’allonger et jouir de la caresse chaude de ces premiers jours d’automne.

Je suis si bien d’un coup que lorsque j’entends Marie dire personne ne veut plus de whisky, que mon sang ne fait qu’un tour et que je lui tends mon verre. La chaleur de l’alcool que je sens pénétrer dans mon gosier me fait l’effet d’un shoot pour un drogué en manque depuis longtemps.

Soudain nous nous apercevons au fil de la discussion, Grégory mon voisin de gauche, Marie et moi que nous avons tous été des gamins maltraités. Cela me fiche un coup qu’on en fasse le constat à cet instant précis où j’étais en train justement de ruminer toutes ces choses de façon solitaire.

Un silence tout à coup, quelque chose de suspendu, et puis quelqu’un dit « bonjour mossieur Olive Taponade » tous nous engouffrons dans un fou rire salvateur, le temps reprend son cours, nous nous éloignons du nœud brûlant des souffrances.

Mon attention se porte sur Michel, le calme Michel dont les cheveux repoussent et qui me dit que cela va de mieux en mieux depuis qu’il a arrêté un traitement, Grégory aussi a eut un épisode terrible il y a de cela 5 ans et c’est grâce au même traitement dont il aura été le cobaye à l’époque qu’il a survécu. Difficile de leur emboîter le pas dans cette conversation que je laisse se déployer en conservant le silence.

Ils se connaissent depuis longtemps Michel et Marie, ils semblent avoir bourlingué beaucoup, essuyé tempêtes et naufrages , j’entends parler de la nouvelle Calédonie, et d’autres lieux encore au bout du monde. Il me semble surprendre à un moment un passage à l’académie navale. Je ne pose pas de question, j’écoute. Michel s’exprime avec clarté et précision, une maîtrise qui m’en dit long sur les barrières à franchir pour conquérir son amitié. Marie est chaleureuse, bienveillante, elle ne craint rien sa confiance en l’autre semble avoir dépassé le besoin de tout retour, de toute compensation. Je découvre des gens merveilleux au fur et à mesure que le repas s’étend, ce merveilleux, je le soupçonnais déjà un peu mais je me méfiais encore tout à l’heure qu’il ne fusse encore l’une de mes inventions habituelles pour embellir la tristesse des jours.

Mais non, cette fois pas besoin d’inventer les gens ils sont réels comme j’aime la réalité, cette réalité qui se loge dans la profondeur du monde et qui ne surgit que trop rarement pour reprendre son souffle.

Le grand chaman est resté silencieux pendant presque tout le repas. Il écoutait l’ensemble et aussi certainement bien plus encore. Poliment comme seul lui sait le faire, avec cette extrême pudeur qui fait pendant à son orgueil presque enfantin parfois, il a déclaré qu’il était touché par cette célébration comme jamais il ne l’avait été.

Peut-être que finalement lui aussi a passé une enfance difficile me suis je dit mais nous n’en savons rien, il s’est tu en savourant le verre de champagne qu’il tenait puis il nous a encore une fois tiré la langue et j’ai su que tout était parfait, exactement comme il le fallait.

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