Traverser le miroir

Pour la plupart des gens, quand ils voient un type en guenilles, un clodo, ils regardent leur montre, leur portable, le sol où je ne sais quoi du moment que ce n’est pas justement ce type. Ils ne prennent même pas un instant pour y penser, ils zappent. Ils continuent leur trajectoire pour se rendre à un lieu plus ou moins déterminé dans leur esprit, le seul fait d’avoir une destination les réconforte si on peut dire.

C’est comme ça que j’ai aperçu le type sur le banc en train de s’enfiler une bière à haute teneur en alcool, une grosse canette noire et argentée et quand je passe à sa portée évidemment il me hèle pour me réclamer deux ronds. Du coup c’est pas le jour, je me dis, je continue ma route sauf que moi je n’ai pas vraiment de destination ce matin là précisément. Du coup je me retourne et je lui fais un joli doigt d’honneur. Y a des matins comme ça ou je ne suis pas à prendre avec des pincettes.

Et puis je l’entends gueuler évidemment, « connard » et là j’ai envie de revenir sur mes pas pour lui en flanquer une mais bon je me dis, ce pauvre type n’y est franchement pour rien si tu t’es séparé d’avec Françoise.

Du coup c’est une petite éclaircie et je me sens généreux rien que pour ça, alors j’y retourne et je m’assois même à coté de lui.

Tu me traites de connard parce que je te files pas deux ronds ? je demande

Il est un peu étonné que je me sois assis alors il bégaie .. non mais ras le bol ça fait deux heures que je fais la manche personne ne me regarde.

du coup moi je te regarde je réponds.

Effectivement il est en lambeaux, il doit traîner dans la rue depuis des jours et il schlingue.

bon admettons que je te file deux ronds comme tu dis ça va t’avancer à quoi ? ça va pas modifier ta situation en profondeur

T’es psy il me lance ?

Non je ne suis pas psy je suis juste en train de me demander ce que je ferais moi dans ta situation.

Oui mais t’es pas dans ma situation, personne ne l’est y a que moi dans ma putain de situation tu piges ?

je sors mon paquet de clopes et je lui en propose une, il me propose sa canette mais je décline poliment.

On ne dit rien, on fume.

On regarde passer les gens qui ne nous regardent pas.

A un moment j’ai envie de lui raconter ma séparation d’avec Françoise mais je me retiens.

Ce mec n’est pas une serpillière merde, un peu de dignité.

Et puis en même temps c’est lui qui l’a cherché non ? alors hop j’entonne mon couplet sur Françoise qu’est une salope et moi évidemment un mec très bien sous tous rapports.

Il se marre et me traite de gros con. Je souris béatement, je l’ai pas volé et en plus je suis content qu’il soit moins con que je le pensais.

En même temps je rougis un peu , j’ai honte, putain, ça fait combien d’années que j’ai pas ressenti de la honte , je ne compte plus.

Tu te crois malin parce que tu es bien habillé qu’il me rétorque mais t’es qu’un pouilleux de crétin à la noix, et en plus je parie que tu y connais rien en matière de bonnes femmes.

Je tire sur mon mégot un peu nerveusement il m’agace

Les bourgeoises tu les traites comme des salopes et les salopes tu les traites comme des princesses et tu verras tu seras plus jamais emmerdé me lance t’il.

J’analyse rapidos le propos il faut dire que ce genre de logique ne m’avait jamais vraiment traversé, puis en remontant dans ma mémoire à la vitesse de l’éclair je me dis .. ben peut être qu’il n’y a pas que du faux là dedans.

Françoise je l’aurais trop respectée bourgeoise comme elle est, si je lui avait flanqué une bonne main au cul d’emblée ça aurait peut être fait basculé toute l’histoire d’un coup. Une main au cul ou bonne raclée dans le fond non ? parait que ça existe des femmes qui aiment qu’on les maltraite…

En même temps ça me fait chier de penser à ces conneries, cette espèce de petit jeu pour se faire aimer ou respecter ou je ne sais quoi je le trouve nul et je le dis au type. Oui avec une logique comme ça je comprends pourquoi t’es sur un banc.

Connard c’est moi qui ai choisi d’être sur ce banc c’est pas une fatalité.

Ah bon intéressant je rétorque, en fait je ne sais pas trop quoi dire à ça. Je ne savais même pas qu’on pouvait décider de devenir SDF dans le fond.

La conversation tourna en haut de boudin, il me raconta ses années de légion étrangère et comme je n’adhérais pas à sa nostalgie militaire je décidai de tirer un bordée vers Saint Michel. Je lui tendis tout de même la main poliment, et il me la serra en ajoutant, tu sais petit l’important dans la vie c’est de savoir traverser le miroir.

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