Café à Suresnes Vieille photo

Dans l’arrière salle du bar où nous nous retrouvons, une population louche de filles et de maquereaux dans la pénombre. Du bois de Boulogne voisin nous les voyons arriver le matin, visages las regards hagards, odeur de sueur, de sperme et de transports en commun.

De grandes bringues asexuées qui ôtent leur perruques laissant apparaître des cranes chauves, des petits julots tirés à quatre épingles ayant fait leurs emplettes chez Tati ou chez Celio pour la plupart. Faux crocodiles brodés sur les polos, faux jonc du bracelet montre, faux nez et faux air de dur à cuire.

Djamel le barman les connait toutes et tous, commerçant diplomate qui apporte les cafés croissants silencieusement, discrètement, glissant comme un funambule sur le fil de la réserve et de la politesse.

Vus de la bas, du fond de la salle, nous sommes les habitués Nabucho et moi, on ne nous remarque presque plus, nous faisons partie du décor. Les clochards ivrognes voilà tout ce que nous sommes, la poésie, tout le monde s’en cogne par ici .

Hier le boxeur n’était pas à l’appartement et Elvira m’a annoncé qu’elle organisait une petite fête et que je serai le bienvenu si je voulais. Je n’avais franchement pas envie mais la chambre surchauffée malgré la fenêtre entrouverte m’étouffait , alors suis sorti pour aller prendre un verre d’eau à la cuisine, j’en sors, traverse le long couloir et au bout de celui ci des cris, des insultes j’arrive au bout et je vois toute une bande de jeunots à poil en train d’insulter une petite brune qui a conservé sa culotte.

Elvira en papesse sombre complètement nue assise sur le canapé les jambes repliées sous elle, le regard glacial de ses petits yeux de souris ! elle fume sa cigarette en contemplant le bordel. De temps en temps elle tente un « mais arretez donc  » en riant mais ça n’arrête pas au contraire ça les excite encore plus. Déjà des mains agrippent la culotte pour la déchirer.

J’arrive pour m’interposer gentiment au début et là patatras tout ce joli petit monde me tombe sur le paletot. C’est la baston. Tant bien que mal j’arrive à éjecter une bonne partie dans le couloir hors de l’appartement mais je glisse et me casse la gueule. C’est l’hallali, des coups de poings de pieds, j’en reçois tant que je ne compte plus, je me débats cogne en aveugle, des os qui craquent des cris de douleur, enfin la porte de l’ascenseur s’ouvre et tout le monde disparaît à l’intérieur.

Je reste étendu sur le carrelage devant l’entrée, en sang, humilié surtout. ça faisait longtemps que je n’avais pas reçu une dérouillée semblable , depuis mon père en fait. Pourtant des bagarres de rue j’en ai connues, plein, mais jamais je ne me suis fait déchiré comme ça. Exiguïté des lieux, pas assez de recul, manque de discernement et puis je n’ai plus 20 ans non plus.

Elvira a passé un tee shirt, adossée contre le mur elle me regarde en fumant. « Tu n’aurais pas du t’en mêler « me dit elle sur un ton de fausse componction. Elle sait y faire pour me foutre en boule pas de soucis. Me revoilà d’un coup tendu comme un arc. Mais je me relève me rhabille comme je peux et passe à coté d’elle sans rien faire ni dire. A un moment je jurerais entendre un « baise moi » mais je me dis que j’ai rêvé sans plus faut pas déconner non plus.

C’est le lendemain après midi que je retourne au bistrot retrouver Nabucho. Des qu’il me voit il m’attire à l’extérieur de l’établissement, il ne faut pas qu’on te voit ici me lance t’il tu sais ce que tu as fait ?

Je ne comprends pas vraiment, je n’imagine même pas qu’il soit déjà au courant de la bagarre de la veille.

Tu as pété le bras du fils d’un gros truand , il veut ta peau mec et, à son air paniqué je comprends qu’il ne rigole pas.

Dans le fond je fais mes comptes et je me dis que j’ai meilleur temps de retrouver Paris qui me manque. Coup de chance, miracle je ne cherche pas longtemps.

Rue des Poissonniers dans le 18 ème, un petit hôtel , gaz à tous les étages en plus. On paie à la semaine et j’ai de quoi voir venir. Ça fera plus loin pour me rendre au magasin mais l’idée d’avoir un vrai chez moi me réjouit d’avance.

C’est quelques jours plus tard que mes deux patrons et moi arrivons dans un immeuble cossu de la Trinité. A vrai dire j’ai été kidnappé carrément après le boulot, un traquenard bien huilé, ils étaient là pile poil à l’heure de la fermeture, pas question d’esquiver.

A mi hauteur de cet immeuble bourgeois un étage encaustiqué tout entier une porte en chêne luisante comme un sou neuf.

Il faut retirer vos chaussures me dit on au moment où la porte s’ouvre sur un visage de vieille femme au regard céruléen.

Bonsoir .. on vous en avait parlé et bien voilà on vous l’a amené dit l’aîné de mes patrons, celui au crane chauve avec un ton de petit garçon qui s’adresse à la maîtresse d’école.

Ils sont familiers des lieux, retirent leurs pompes qu’ils rangent bien soigneusement à coté de toutes les autres paires de pompes déjà posées. Je fais pareil , oh le contraste de mes vieilles Clark éculées à coté de toutes ces vernies … et je vais pour les suivre. Mais la vieille me pose la main sur l’épaule et me demande de la suivre dans un petit bureau. elle referme la porte derrière nous et nous voilà debout face à face le regard céruléen me transperce mais je ne cille pas, je ne cille jamais de toutes façons.

On reste comme ça une bonne minute sans rien dire du tout et puis elle me caresse la joue avec un pâle sourire de compassion, inattendu. Elle me conduit dans la grande salle ou sont assises déjà une bonne vingtaine de personnes et m’indique d’un geste d’aller m’asseoir.

Puis elle vient au beau milieu s’assoit elle aussi et commence à parler. Au début j’essaie de comprendre ce qu’elle dit mais ça n’a absolument ni queue ni tête. Sa voix mobilise toute mon attention, j’ai beau lutter je ne parviens qu’avec peine à conserver le recul nécessaire, le discernement, l’attention à l’ensemble. La voix d’une enchanteresse, d’une sorcière, je connais à fond déjà ce pouvoir qu’ont certaines femmes d’hypnotiser ainsi par la fréquence des sons.

En fait je comprends que c’est une espèce de transe qui la traverse et qu’elle partage en expulsant de ses poumons et de sa cervelle embrumée un galimatias boueux qui nous enfume.

Je regarde autour de moi une fois ce constat effectué. Toutes ces petites dames bien habillées et ces petits messieurs en chemise blanche ont les yeux clos et dodelinent du tronc emportés par la petite chanson de la vieille. Décidément je me dis j’ai le chic pour me fourrer dans des histoires à la con et je ris intérieurement ça me permet de rester bien éveillé, de ne pas succomber mièvrement à la grande comédie mystique que j’ai alors tout loisir d’observer froidement.

(à suivre)

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prof d'arts plastiques, fabriquant de tableaux. @patrickblanchon38550 http://patrickblanchon.com

One Comment on “Nabuchodonosor 3 ème partie

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