Rien de plus hilarant que de voir une brute emprunter le masque de la délicatesse. C’est tout à fait comme ça que j’aperçu mon chef dans le magasin de pièces détachées dans lequel je bosse maintenant depuis quelques mois. Il fit irruption peu après l’heure du déjeuner et nous asséna avec des mots fleuris et une grande délicatesse que les temps étaient durs et qu’il allait falloir en mettre un bon coup.

Du coup j’ai trouvé que c’était exactement le bon moment d’aller faire une petite pause, juste après qu’il eut tourné les talons.

Sur le pas de la porte j’allumais ma cigarette et observais l’étendue verte devant moi, les concepteurs de la zone industrielle eux aussi aussi avait du bénéficier d’un instant de délicatesse, ils avaient pensé qu’on bosserait mieux entouré d’espaces verts.

C’est le responsable informatique qui me rejoint bientôt, il me met la main sur l’épaule et me dit : tu as de la chance de ne pas être marié toi, tu ne connais pas ta chance. Il allume un clope crache un glaviot sur le bitume et continue, tu auras la piaule tout le week-end si tu veux, je vais à Rouen voir mes gosses, j’ai loué un gîte là bas. Le responsable informatique est mon compagnon d’infortune, il partage avec moi une chambre qui pue le chlore dans un formule 1 de Tremblay, pas loin.

J’avais prévu d’aller plutôt retrouver Lara dans le XV eme mais l’idée de jouir tout le week-end des programmes de Canal + fit basculer ma décision vers le coocooning.

Fallait juste que je trouve un moyen pour me rendre au supermarché du coin avant la fermeture pour faire le plein de provisions il n’y avait aucun autre magasin digne de ce nom dans les environs.

A l’heure du déjeuner j’avais repéré un arrêt de bus qui ne devait pas m’amener bien loin du but et je faisais le poireau quand le chef arriva à ma hauteur avec sa belle berline proprette.

Je vous dépose quelque part il me dit ?

Je suis bien épaté mais je ne me fais pas prier.

Sur la route il me parle de boulot, de ses grands projets, tandis que je reste silencieux à compter les kilometres et à penser à un moyen de revenir après les courses.

Et là il me sort la phrase du jour :

Vous savez mon cher : « le silence est d’argent mais la parole est d’or »

Je regardais ses grosses paluches agrippées au volant entouré de cuir fin et je me souviens clairement de m’être demandé si je n’avais pas loupé une case quelque part dans ma vie.