Il avait eut envie de répliquer à ce commentaire qu’on lui avait balancé et puis il avait mis un pouce, avait écrit deux trois bafouilles autour de l’écrivain qu’il aimait , et aussi de tous les écrivains qu’il aimait et qui racontaient leur vie de looser dans le fond et maintenant que son énervement était retombé, ils s’apercevait que toute la littérature qu’il préférait tournait effectivement autour de ce thème, la chute, la rupture, l’impuissance à réaliser ses rêves, ou du moins la grande difficulté que chacun d’eux raconte au fil des récits.

Il descendit fumer dans la cour et malgré le crachin désagréable il resta là à regarder le ciel de nuit. De gros nuages traversés néanmoins par l’éclat de la pleine lune. Il se sentait bien, calme tout à coup au terme de cette journée de désœuvrement qui lui avait mis les nerfs en pelote.

Alors soudain il vit toutes les possibilités de sa vie en une fraction de seconde continuer leur route sans lui. C’était comme si l’univers avait d’une main clémente écarté tous les voiles qui l’aveuglaient.

Il vit tous ceux qui étaient lui et qui avaient, par leurs choix, emprunté une route parallèle, il y avait là un chanteur qui avait rencontré le succès dans les années 90 et qui désormais finissait sa carrière dans les salles des fêtes de communes rurales, il y avait le grand écrivain qui vivait seul dans un cottage irlandais avec ses chats et ses chiens et un bon feu de bois qui crépite. Il y avait aussi tous ceux qui n’avaient pas fait de connerie, qui était restés avec leurs compagnes vieillissantes désormais dont il s’était méthodiquement séparé au cours du temps.

Ils les voyaient au travers des fenêtres éclairées par des luminaires orange, jaune et blancs comme investit soudain d’un étrange don d’ubiquité. Il pouvait aussi bien léviter tout en haut d’une tour que jouer aux indiens pour ne pas être aperçu par les occupants des lieux.

Alors il se mit à rire silencieusement avec presque des larmes aux yeux en remerciant le vieil univers. Il voyait toutes les possibilités de lui même, toutes les possibilités des choix qu’il n’avait pas voulu ou pas su faire et tous dans le fond se valaient désormais.

La soixantaine lui apportait une sérénité inédite, et il aurait bien voulu appeler son père au téléphone mais il se souvint qu’il n’avait plus de père. Alors il se découvrit désormais en première ligne pour la grande dégringolade dans le néant.

Il fit un petit signe amical au chat qui revenait de ses ballades diurnes sur les toits et referma la porte derrière lui sans faire de bruit pour ne pas réveiller sa compagne qui s’était endormit devant la télévision.