La peur aussi est créatrice.

Tête de Pan 40x40cm huile sur toile Patrick Blanchon

Il y a un an que je n’ai pas revu Sylvie et Alain. Nous avons sympathisé lors d’une exposition que j’avais organisée à l’atelier, puis nous avons échangé nos coordonnées et depuis nous nous invitons régulièrement une fois l’an pour un apéro dînatoire chez les uns ou les autres.

Ancien ingénieur désormais en retraite Alain ne supporte pas que les objets soient en désordre .

Au second whisky Sylvie, son épouse, nous apprend qu’il aligne même toutes les chaussettes lui-même dans un grand tiroir, tous les caleçons, « on se croirait dans un magasin » ajoute t’elle.

J’ai aussi remarqué qu’il tripote nerveusement la serviette posée sur la table basse, en l’alignant suivant un plan imaginaire, en fait j’ai l’impression qu’il a du mal avec les lignes obliques, tout ce qui propose une idée de diagonale, de biais l’inquiète.

Au troisième whisky nous sommes vraiment bien et je le questionne sur son besoin d’ordre perpétuel en évoquant les liens que cette peur du désordre entretiennent avec la carrière plutôt bien réussie qu’il vient de quitter il y a peu. Il s’est spécialisé dans l’informatique, Alain est capable d’inventer tout un tas de logiciels pour améliorer les tâches humaines, les faciliter, les automatiser.

Normalement avec ma dépression chronique d’automne,je devrais éprouver un peu de lassitude, voir un peu de jalousie pourquoi pas, de voir le bonheur apparent de ce couple qui est à l’aise financièrement.

Je devrais aussi ruminer dans mon for intérieur afin de leur trouver des défauts évidents sous ce bel emballage de sympathie qu’ils affichent.

Mais à mon grand étonnement, pas du tout.

Au contraire même, je les ai trouvés touchants parce que je me suis mis à imaginer la vie qu’ils avaient du construire au fur et à mesure des années, tous les efforts qu’ils avaient du déployer à la fois pour maintenir leur couple, élever leurs enfants, qui tous semblent aussi avoir « réussi dans la vie » comme on dit. Et puis ils abordent la retraite avec, on pourrait le penser, une certaine sérénité ce qui n’est pas notre cas du tout.

Dans le fond Alain a su affronter sa peur du désordre et en tirer un avantage en prenant l’habitude dans son activité professionnelle d’évaluer tous les risques possibles pour qu’une chose ne fonctionne pas.

Et soudain, comme une sorte d’éclaircie s’ installe dans notre échange, et je découvre une chose importante, une chose à laquelle je n’ai jamais vraiment pensé.

Elevé par un père militaire de carrière, celui ci m’a insufflé une notion de courage, de vaillance assez proche finalement de la notion de vaillance d’Alain.

Mon père aussi avait l’habitude d’imaginer le danger surgir d’un peu partout.

Cependant qu’il associait cette permanence à une fatalité.

Son arme était aussi la prévoyance, mais elle était accompagnée d’une peur surnaturelle, contre laquelle on ne pouvait rien, qui était consubstantielle à sa nature.

Aussi passa t’il sa vie dans une crainte irraisonnée du danger à venir, ce qui provoquait des colères homériques sitôt que quelque chose clochait, advenait de façon non prévue.

Quant à moi placé très tôt devant cette constance de la peur et du hasard je n’ai pas su faire autrement qu’une sorte d’acte héroïque à mon tour.

J’ai foncé tête baissée dans toutes les peurs, tous les hasards abandonnant d’emblée toute velléité de prévoyance, d’assurance, de protection.

Dans le fond je n’étais pas dénué de peur non plus quoique j’ai pu imaginer et mon courage, si j’en ai jamais eu, était bel et bien fondé sur une peur.

Cependant ma peur provenait de cette solitude que je percevais de me trouver si éloigné de toutes les peurs habituelles , celles que tout le monde entretient généralement.

Ma peur en gros se résumait seulement à la peur de mourir sans rien avoir fait de cette vie. Oh ce n’était pas la richesse financière qui m’attirait, mais j’avais plus envie de visiter le vaste monde, de comprendre comment fonctionnent les gens, la nature, l’univers tout entier. Dans le fond j’étais bien plus ambitieux qu’on pourrait le penser.

Et quand je voyais la vie de la plupart des gens je n’éprouvais pas autre chose que de la tristesse, voire du mépris quand je considérais les peurs sur lesquelles ils bâtissaient leurs vies soit en les fuyant, soit en les affrontant de manière inadaptée.

Alors cette peur finalement, qu’importe le visage qu’elle emprunte pour chacun de nous, cette peur est une ressource inestimable dans le fond car c’est à partir de celle ci que nous dessinons nos vies qu’on le veuille ou non.

Je t’écris ça ce matin car je suis en train de travailler sur une formation que je voudrais vendre en ligne prochainement. C’est vraiment la première fois que j’ai envie de réaliser une telle chose et chaque matin je m’interroge sur mes motivations profondes à réaliser cette formation. Je m’interroge sur mes peurs, la peur que ça ne fonctionne pas, et aussi la peur que ça marche.

Alors je travaille en établissant des listes, en tentant de réduire chaque grosse difficulté en petites difficultés plus faciles, plus abordables pour chacun.

C’est un vrai casse tête mais en le faisant je découvre que j’y prends un certain plaisir. Alors encore une chose importante à ajouter comme une sorte d’élégance à tout ce que je viens d’écrire plus haut.

Affronter ses peurs c’est une bonne chose.

En faire quelque chose d’utile, c’est une bonne chose.

Mais si tu ajoutes le plaisir à la difficulté, si tu atteins ainsi à l’élégance, n’est ce pas une manière de « faire de l’art » comme une autre ?

Pour ne rien louper tu peux aussi t’inscrire à ma liste de contacts privés :

https://urlz.fr/aSST

Les commentaires sont fermés.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :