Rue Custine à Paris dans le 18eme

On dit que l’argent ne fait pas le bonheur mais qu’il y contribue parfois de façon importante.

C’est un cas typique de mélange qui ne veut pas dire grand chose.

Car on peut être riche et déprimé et pauvre et immensément heureux.

Encore une fois tout dépend de ce qu’on appelle généralement le bonheur.

Qu’est ce que tu mets derrière ce mot ?

Pour les uns ce sera « avoir » pour les autres ce sera « Etre »

Et bien sur ces deux définitions du bonheur varient selon chacun de nous.

Je me souviens de périodes à Paris durant lesquelles je n’avais pas d’argent, non seulement parce que je n’avais pas de travail mais parce que je ne voulais plus me louer pour gagner des clopinettes.

Je ne voulais plus perdre mon temps dans des travaux insipides. Ma fierté, mon orgueil, mon imagination, ce que tu voudras, me commandait de ne plus accepter de rentrer dans le compromis généralisé.

Alors évidemment j’ai atteint à cette époque le plancher de la pauvreté.

Je me souviens encore que je me rendais à la fin des divers marchés autour de chez moi avec un sac plastique pour ramasser les légumes, les fruits, que les commerçants laissaient derrière eux une fois la vente accomplie.

Il fallait faire vite, à la fois parce que je n’étais pas tout seul à avoir eu cette idée, j’avais des concurrents féroces parfois, et aussi parce que le service de la voirie semblait animé d’un zèle peu commun pour nettoyer les rues à l’heure du déjeuner.

Je ne suis pas quelqu’un de différent des autres et évidemment au début j’éprouvais de la honte à me nourrir ainsi en ramassant au sol les déchets. Il m’arrivait de me cacher quand je voyais une belle femme arriver à ma hauteur derrière une pile de cagettes, ou derrière un poteau, ou bien je baissais les yeux tout simplement pour ne pas croiser son regard.

Et puis peu à peu je me suis mis à réfléchir sur cette honte, sur cette culpabilité qui commençait à gâcher toutes mes journées.

En ce temps là je voulais être un grand écrivain, et je dévorais les grands auteurs américains comme Miller, Dos Passos, Kerouac, Steinbeck, Hemingway, Truman Capote, et encore beaucoup d’autres.

J’avais été littéralement happé, inspiré par leurs ouvrages et je m’imaginais qu’il me fallait expérimenter bon nombre de situations baroques pour constituer la matière de mes futurs romans.

J’avoue que ma solitude choisie à l’époque, mon refus farouche de m’accoquiner à qui que ce soit, m’avait entrainer à me constituer ainsi une sorte de famille imaginaire, tous les romanciers que je dévorais devenaient soit des pères, soit des frères, soit des amis.Dans le fond ils étaient tous mes amis.

J’arrivais tellement à pénétrer leur style, leur écriture, à la recherche du moindre signe qu’ils auraient pu lancer vers moi du fin fond de leurs solitudes respectives, que je ne manquais pas d’en trouver et d’en retrouver encore. C’est un peu comme lorsque tu veux acheter une nouvelle bagnole, tu finis par la voir à chaque coin de rue.

Dans mes cartons j’ai moi même rédigé de nombreuses pages à la manière d’Henri Miller, de Ray Carver, de Truman Capote.

J’arrivais à comprendre tellement bien leur esprit que je devenais ces écrivains, et que j’écrivais comme eux. Du moins le croyais je fermement.

Dans le fond je m’inventais peu à peu moi-même comme un personnage de roman.

Et ce personnage possédait grâce à l’écriture cette faculté d’affronter toutes les situations sans perdre la moindre plume.

A cette époque j’étais capable de ne pas manger pendant plusieurs jours et en tirer encore une substance pour écrire.

Une grande partie de ma jeunesse, jusqu’à la trentaine s’est exactement déroulée comme ça en empruntant la peau du personnage d’un écrivain.

Et je vais te dire la vérité, je croyais être le plus heureux des hommes de cette façon là.

J’avais le sentiment de « faire quelque chose d’utile » de ma vie.

J’avais poussé l’écriture à la hauteur d’un sacerdoce, une sorte de foi imbécile semblait me faire léviter perpétuellement au dessus de la couche épaisse d’ordures et de fruits pourris des marchés que je fréquentais à leur fermeture.

On peut ainsi s’imaginer le bonheur tant qu’on est seul, et se perdre profondément dans un tel mensonge.

C’est la vie, avec ses hasards, ses creux et ses pleins, qui m’extirpa de cette impasse dans laquelle je serais resté longtemps si je n’avais pas rencontré M.

Je crois que dans la relation qui s’en suivie, et qui dura une bonne dizaine d’années elle brisa à peu près toutes mes croyances dans l’écriture, dans l’art, sur ce que je pensais de la vie, de l’amour, et des responsabilités que finalement je n’avais jamais accepté d’envisager.

Il fallut alors revenir dans le rang , dans une certaine mesure, trouver des jobs pour gagner l’argent nécessaire à la vie du foyer, et quelque part cela me sembla facile au début. J’avais envie d’apparaître comme un homme normal qui prend ses responsabilités, je reprenais le cours normal de toutes les histoires muettes.

Étais-je heureux désormais que j’avais femme et enfant ( M. avait un fils de 8 ans ) ? je le désirais tellement que je me voilais évidemment les yeux.

Je faisais semblant d’être heureux.

Avoir de l’argent, avoir un logis confortable, avoir des responsabilités, tout cela finissait par chasser l’être merveilleux que j’avais aperçu en moi.

Et oui c’en était terminé de cet écrivain formidable qui de temps à autre de manière de plus en plus espacée me faisait un petit signe de la main, puis s’évanouissait dans les couloirs austères du quotidien.

Je me souviens avoir brûlé de nombreux carnets pour exorciser ce démon que je croyais être responsable de l’absence de bonheur que j’éprouvais et qui apparaissait comme une donnée contradictoire.

Et puis le temps passa.

Des années à m’enfouir dans la vraie vie, dans son âpreté souvent. Mais je n’étais toujours pas heureux. A chaque fois que j’établissais ce constat je retrouvais un peu de l’intensité violente qui m’avait poussé un jour à rechercher le bonheur.

Et ça me mettait soit dans la déprime, soit dans la mélancolie, soit dans l’agacement, ou pire, dans des colères noires.

J’avais un bon job, de l’argent, une famille, mais j’avais tiré une croix sur le bonheur.

j’avais renoncé à mes rêves d’écrivain et cela me pesait, tu ne peux pas imaginer comment cela me pesait.

Je culpabilisais. Je m’attribuais toute la défaite, à moi seul, j’invoquais mon impuissance, ma lâcheté, je ne sais quoi d’autre encore.

Le fait d’avoir brûlé mes carnets de m’être répudié comme auteur, n’avait rien résolu vraiment.

Une force profonde continuait à vouloir exister à vouloir s’exprimer et j’ai finalement compris que je n’y pouvais pas grand chose. Que dans le fond je n’avais qu’à l’accepter.

J’ai tout quitté à nouveau encore une fois de plus pour me retrouver seul.

J’ai essayé de reprendre mes romans inachevés, mais curieusement ça ne marchait pas. Blocage complet.

Comme je peignais depuis des années, j’ai porté mon attention un peu plus sur la peinture. J’ai fermé mes nouveaux carnets, et me suis mis à peindre et j’ai senti l’énergie qui revenait par saccades.

J’avais retrouvé un hôtel et le soir, après mes journées de peinture, j’allais me promener dans les rues, voir du monde me faisait du bien, juste voir, pas besoin de parler à quiconque.

J’avais trouvé un petit boulot modeste qui me prenait peu de temps et qui me permettait de pallier le nécessaire. J’étais heureux à nouveau parce que je pouvais m’exprimer. Je renouais avec cette force extraordinaire de la création.

J’aurais pu rester comme ça des années encore en m’enivrant de térébenthine et de cette fabuleuse impression de liberté.

Mais la vie à nouveau m’a projeté dans d’autres aventures, et si je les ai acceptées ces aventures c’est parce que je n’étais pas si calé que je le croyais dans ce que je désirais faire vraiment.

J’ai ainsi oscillé toute mon existence entre deux pôles, entre l’être et l’avoir, entre la liberté et la prison que propose la compromission, les circonstances, entre richesse et pauvreté, entre l’écriture et la peinture aussi.

N’est ce pas extraordinaire quand j’y pense d’avoir eu cette chance inouïe de ne pas m’être installé dans une situation figée, dans un ennui, à la poursuite de je ne sais quelle chimère ?

Avec le recul les chimères aussi ont leur utilité, tout comme les sirènes, les lucioles et les dragons

Avec le recul j’ai compris que le bonheur n’est ni dans l’être ni dans l’avoir , le bonheur est une pure création de chaque instant qu’on ai ou pas d’argent cela n’est pas très important.

prof d'arts plastiques, fabriquant de tableaux. @patrickblanchon38550 http://patrickblanchon.com

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