Esprit sang, peinture à l’huile Patrick Blanchon 2019

Une fois l’adolescence passée je ne me suis plus vraiment intéressé, du moins j’en fus beaucoup moins obsédé, par mon « style » vestimentaire. Et encore bien moins depuis que j’ai quitté le monde de l’entreprise et les uniformes qui vont avec.

Mais le fait de m’intéresser à la peinture et plus particulièrement au dessin, curieusement me ramène dans un passé plus ou moins lointain, à une ou plusieurs époques de ma vie durant lesquelles pour une raison viscérale plus que raisonnable, je me serais désintéressé de ce mot.

Encore plus curieusement depuis que j’ai commencé à élaborer ce texte, me remontent au nez des odeurs d’encre et de craie, accompagné de la couleur blanche, violette et noire.

C’est que sans le vouloir, j’associe le style au mot stylo, ou plus précisément à la plume de mes années d’écolier, celle que j’adorais utiliser pour former de belles lettres dans une écriture calligraphique.

A cette époque le modèle était l’écriture de la maîtresse qui inscrivait au tableau dans une graphie superbe et admirable la date du jour chaque matin et le sujet de la leçon suivait ensuite.

En étais-je amoureux ? je ne m’en rappelle plus, mais nul doute que l’affection que je devais lui porter était pour beaucoup dans l’application que je mettais à coucher les mots sur le papier sans faire de pâté, sans saloper la belle page blanche.

L’envie de plaire ainsi était alors un moteur essentiel et avec celui ci l’envie d’être reconnu, l’envie d’exister aux yeux de quelqu’un. C’était si simple dans le fond que je l’ai aussi complètement oublié.

Mais à bien y réfléchir encore, sous cette envie de plaire qui aurait pu chercher à s’exprimer de milles façons différentes et avec d’autres, comme mes parents par exemple, sous cette envie, ne se cache t’il pas une motivation première que je n’ai pas voulu accepter de suite tant elle m’était apparue incongrue. C’était l’envie de m’exprimer.

M’exprimer dans mon enfance était une interdiction familiale. Je ne parle pas des conversations usuelles bien sur, mais de tout ce que j’aurais voulu partager comme questionnement déjà et ce dès ma plus tendre enfance, comme on dit.

Elle ne fut pas tendre cette enfance. Pas du tout.

J’entends encore tous les « tais-toi » les « tu ne peux pas comprendre », les  » tu es trop petit » « tu es trop bête », je ressens encore même parfois dans ma chair les coups de ceinture qui accompagnaient ces injonctions, intempestives autant qu’impérieuses, impératives.

Les mots et les coups alors me conduisaient vers la disparition, l’évanouissement total dans une quête de fuite littéralement animale comme font semblant d’être morts certains insectes.

J’ai bien sur tenté bien des approches, mais à l’époque ma timidité maladive m’imposait des limites étroites.

Ma sensibilité m’était un fardeau insoutenable aussitôt que je constatais à quel point la plupart des gens que je côtoyais au mieux la moquaient, au pire s’en fichaient pour ne pas oser assumer qu’ils la détestaient.

La seule vraie valeur dont il fallait s’armer coûte que coûte était alors le travail. Une véritable abstraction alors. Et ce même si la matière sur laquelle il était de mise de s’user, comme l’arithmétique, la gymnastique, l’instruction civique, l’histoire et la géographie, en fait toutes ces matières que je jugeais rébarbatives à souhait primaient et balayaient toute velléité de poésie, de création artistique, dont le dessin.

Du style, je n’avais de nouvelle que par l’éternelle tenue de mon père à l’époque qui s’imposait à lui-même, mais aussi à ma mère, surtout à ma mère d’ailleurs, de porter des chemises blanches, des costumes gris, des chaussures impeccablement cirées,

oui on peut dire qu’il s’imposait d’apparaître irréprochable vis à vis du monde extérieur surtout.

Tandis qu’entre les murs de la maison familiale il était un tyran cruel et sadique qui se baladait en slip dans une impudeur outrancière.

Il se peut donc qu’obtenir un style à cette époque ne fut pas aussi important pour moi que d’arriver à survivre à l’absurdité que je percevais du monde par la lorgnette de l’univers familial.

Ce fut même un rejet qui s’amplifia au fur et à mesure des années.

Des années plus tard, alors que j’assistais à une séance de cinéma, à Saint Stanislas d’Osny dans le Val d’Oise, à l’époque on m’avait placé en pension chez des prêtres polonais tous plus ou moins survivants d’Auschwitz, et le film était le même chaque année à la même époque..

La geste héroïque du père Kolb qui se sacrifiait pour sauver ses compagnons de cellule du peloton d’exécution. Je fus alors étreint par une émotion telle que je me réfugiais au bout du grand parc pour sangloter tout mon saoul sans bien savoir pourquoi.

Cette histoire m’avait bouleversé car elle avait touché quelque chose d’essentiel certainement dans le fondement de ma personnalité. Cette notion de sacrifice résonnait sans que je ne le comprenne et je me traitais bien sur d’idiot en séchant mes larmes pour ne plus y penser et surtout revenir les yeux secs vers mes compagnons.

Sans doute que le style ne me lasse pas de fédérer autour de lui tant d’anecdotes parfois douloureuses. Le style instille et distille de la pointe du stylet qui creuse en même temps la chair que la mémoire.

Cependant en prenant la décision du titre, et après toutes ces digressions, il me faut absolument revenir au style.

Un style personnel, un style comme une belle lame de Tolède forgée par les flammes, par tous les incendies que l’écriture provoque dans cette étoupe de souvenirs.

Oui il me faut accepter mon style désormais et le tenir coûte que coûte contre vent et marées tout simplement parce que je l’ai bien mérité.

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prof d'arts plastiques, fabriquant de tableaux. @patrickblanchon38550 http://patrickblanchon.com

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