Solitudes

C’est à Paris que ma solitude monta d’un cran supplémentaire. Jusque là je n’avais connu que la campagne, ses rivières, ses chemins, ses champs et ses forêts mais ce n’était pas du tout la même chose.

A bien y réfléchir c’était plus de l’ennui que de la solitude.

Tandis que la ville ici, offrait à la solitude un terrain de jeu bien plus vaste et profond sans que je ne m’y ennuie jamais.

A cette époque j’étais encore un marcheur infatigable, et je détestais emprunter les transports en commun. J’avais trouvé une chambre de bonne du côté de « chemin vert » , pas loin du cimetière du père Lachaise et ce n’était pas rare, les week-end que j’arpente le bitume dans tous les sens pour me dégourdir les jambes.

Je descendais par la rue de la Roquette qui déjà commençait à expulser peu à peu ses artisans pour laisser place à de jolis logis de bobos, puis j’atteignais la Bastille, bifurquais pour rejoindre la rue des Tournelles en passant devant la tristement célèbre brasserie Bofinger pour atteindre ensuite la Place des Vosges.

Arrivé là je constatais mon dépit d’apercevoir toutes les croûtes exposées dans les galeries sous les arcades.

Les jours de beau temps je m’offrais une cigarette en regardant la vie s’étendre sur le gazon du petit parc central. Enfin, je reprenais ma promenade en m’enfilant dans le lassis des ruelles qui me conduisait dans le centre, vers Saint Merry et Beaubourg, où invariablement j’avais coutume de rejoindre la grande bibliothèque pour m’enfoncer parmi les bouquins.

Mais ce jour là j’avais décidé d’emprunter un nouvel itinéraire et mes pas m’avaient conduit vers Saint-Michel . Enfin, j’avais décidé d’obliquer par la petite rue Saint-André des Arts parce que je voulais revoir la devanture d’une imprimerie.

J’y avais repéré plusieurs fois de magnifiques gravures et je voulais revoir les couleurs particulières qui étaient restées inscrites dans ma rétine.

Il faisait une chaleur étouffante et une fois que je pus me gaver à souhait de souvenirs colorés somptueux , je décidai d’aller boire un verre un peu plus haut dans ce vieux café que j’aimais bien. Un établissement encore à peu près intact, populaire donc pas encore envahi par les cons pérorant.

C’est là que je l’aperçue

J’eus du mal à décider de son age à première vue. Sans doute avait elle franchi allègrement la soixantaine. Une brune mystérieuse et triste évidemment qui fumait sa cigarette avec élégance.

Je n’ai jamais été très bon pour aborder les femmes. J’ai toujours pensé ne pas être vraiment beau et ce constat me force à développer de nombreuses stratégies pour parvenir à entrer en contact. En l’occurrence, la parole et l’humour sont devenus avec le temps mes arguments principaux. Mais je n’ai pas grand chose à voir avec les dragueurs je tiens à le préciser.

Aussi quand elle éteignit sa cigarette pour en prendre une nouvelle aussitôt j’avais déjà battu le briquet pour lui proposer de l’allumer. Elle sursauta un peu mais je vis dans son regard qu’elle était flattée de l’intention. Un sourire triste éclaira légèrement son visage et elle me remercia avec « un jeune homme » qui déclencha un « je vous en prie » faisant office de préliminaire. Du coup je rapprochais ma chaise et lui offrit un nouveau verre.

Assez vite comme toujours, la belle image que je m’étais fabriquée d’elle s’évanouit aussitôt qu’elle lâcha quelques mots. Elle était en retraite depuis peu, vivait seule dans un appartement de banlieue, et devait avoir un fils quelque part qui ne la voyait plus que très rarement.

Il me fait peur m’avoua t’elle, il pense que les murs sont bourrés de mauvaises ondes.

J’aurais dû faire du léger, achever de boire mon verre et repartir mais quelque chose me retenait.

Evidemment à première vue je pouvais imaginer un désir physique qui m’inclinait à me rapprocher de ma belle inconnue, un mélange bizarre de désirs flous, retrouver le corps d’un mère voire d’une grand mère- je n’avais guère que 20 ans à cette époque- à moins que ce ne fut l’idée perpétuelle de la femme mure pleine d’expérience qui m’aurait enseigné je ne sais quoi de plus que j’eusse déjà connu. A moins encore que ce fut ce personnage perpétuel d’écrivain que je ne cessais de vouloir nourrir constamment et qui me portait à vivre des expériences toutes plus incongrues, idiotes, les unes que les autres.

Je ne sais plus.

Le fait est que nous primes le métro et que je l’accompagnais à son logement misérable à Nanterre et que nous nous retrouvâmes entre les draps frais d’un grand lit, sorte de tapis volant sur lequel nous avions décidé de déposer un instant nos solitudes.

Son corps délabré presque froid me surprit l’espace d’un instant mais je décidai une fois de plus de m’enfoncer dans la gentillesse et la générosité en l’enlaçant de toutes mes forces pour le réchauffer.

Quelques heures plus tard comme un voleur, je m’habillais et sortait en hâte de l’appartement, j’avais très bien perçu les mauvaises ondes qu’elles avait évoquée plus tôt, une lassitude extrême me fit descendre les escaliers comme un somnambule et je parvenais dans la rue, dans la nuit guettant la lumière glauque d’un lanternon de taxi.

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