S’éloigner

La Havane, Photographie Patrick Blanchon 2006

Le besoin de s’éloigner, d’explorer l’ailleurs, c’est toujours une fuite, un rejet, un malaise qui en est le moteur, et qui se dissimule habilement sous un masque de désir. La convoitise d’un autre que j’aimerais être et l’illusion que le mouvement puisse le rattraper, le rejoindre.

L’inconfort permet cela régulièrement.

Et croire devient le rituel obligé.

Par la rêverie s’imaginer résoudre le manque d’intensité du présent, filtrer les informations au tamis d’une pseudo lucidité, fabriquée de toutes pièces par un angle de vue, un parti pris qui n’arrange que moi.

Rien de plus facile.

Et toutes ces phrases que je ressasse comme des mantras ajoutent encore des couches et des couches. Il faut enterrer quelque chose dans l’urgence du rêve, l’oublier.

Et ce faisant ne surtout pas me rendre compte que je renforce sa présence justement par cet oubli.

Dans le fond c’est une routine comme une autre. Une tâche de fond.

La rendre anodine permet-il mieux de l’approcher ?

On peut ainsi rêver l’échange avec constance, nourrir un fantôme de nutrition bénéfique

Et s’apercevoir longtemps après comme ce fantôme à finit par prendre corps réellement, dans l’os, la chair, l’humeur et tout cela dans le reflet du miroir, en se rasant, un jour ou l’autre, ne peut plus s échapper, on ne cherche plus à s’éloigner non plus.

On ne peut continuellement s’échapper à soi-même.

Mais aussi tout cela n’est-il pas prévu depuis toujours ?

Tout cela n’est’il pas prévu à chaque mot qui s’écrit ?

Tout ne se décide t’il pas maintenant et à chaque mot ?

Et ce pour toujours.

Ce libre arbitre décidément est un étrange cadeau que la fatalité nous offre pour mieux la supporter.

Je peux bien être tous mes personnages et rien.

Et tout cela aussi.

L’ensemble, cet ensemble qui fait mon humanité.

Mettre tout cela à distance comme un écrit, une toile, un objet qui fixe dans sa matière, dans le vide entre ses atomes, en creux la preuve de mon humanité.

La preuve que j’existe, que j’ai existé.

Et pas pour rien.

Quel intérêt vraiment de vouloir absolument depuis toujours en fournir une preuve et à qui ?

Sinon à moi seul.

Comme si je ne cessais de douter toujours de ma réalité.

Comme si je n’acceptais pas ma réalité telle qu’elle est.

Comme si chaque mot, chaque tableau n’était toujours que la même tentative de m’éloigner de cet effroi que j’éprouve depuis l’origine de n’être qu’un personnage inventé par un auteur que je ne connais pas, que je ne veux pas connaitre.

Car si je le connaissais je ne pourrais plus changer de peau.

Je ne pourrais plus m’éloigner de lui. J’en serais prisonnier comme Narcisse de son reflet.

Alors peut-être comme durant les embargo reviendrais-je vers ce vieux véhicule cabossé , débarrassé un temps de tout espérance.

Soulagé de ce poids d’espérer comme de s’éloigner.

Et je ferais attention à ne pas abîmer plus qu’elle ne l’est

Et peut-être, mieux vaut tard que jamais, je me mettrais à l’aimer,

cette vieille bagnole américaine que j’ai souvent l’impression de conduire.

Les commentaires sont fermés.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :