Il y a quelques mois j’ai reçu la commande d’un décor. Il s’agissait de réaliser une ville pour une pièce destinée à un jeune public. « Avec des couleurs pétantes » m’avait-t’on ajouté en même temps que les dimensions, 4m x 2m. Et c’était à peu près tout du cahier des charges.

C’est la seconde fois que j’ai à réaliser un décor de théâtre.Il y a de ça quelques années j’ai peint un De Gaulle géant pour une pièce écrite par mon épouse et c’était plutôt bien réussi. Bien que le format fut plus modeste, seulement 2,50 m x 1,5 m. J’avais réussi à trouver la ressemblance grâce à une photographie du général, et puis on m’avait demandé de le peindre en noir et blanc ce qui avait aplani bon nombre de difficultés à l’époque.Ce n’était pas à proprement parler une « création » ce n’était qu’un agrandissement et mon travail ne s’était limité qu’à bien dessiner et à bien reporter les valeurs de gris de mon modèle.

Aujourd’hui que je mets les dernières touches à ce nouveau décor je constate comme il m’est devenu laborieux de me mettre au travail. Je n’ai pas cessé de reporter de jour en jour la réalisation de la seconde partie de la grande fresque et la question que je me pose désormais c’est « pourquoi ? »

Il faut que je revienne un peu en arrière pour comprendre comment les choses se sont passées.

Tout d’abord j’ai été enthousiasmé par cette commande que l’on me proposait. Alors j’ai tenté d’imaginer ce qui pourrait correspondre au mieux à ce que l’on me demandait. J’ai réaliser quelques esquisses en format réduit. Puis je me suis lancé.

La première difficulté que j’ai rencontrée c’est le support. Je n’ai pas voulu acheter un rouleau de toile normale car notre budget est toujours maigre et puis aussi je n’allais pas être payé bien cher pour ce travail. La compagnie de théâtre bien que professionnelle n’est pas riche non plus et m’a proposé de me rétribuer sur les recettes à tempérament.

Il se pourrait que ce soit là un premier faisceau de bonnes raisons pour que je me mette à procrastiner. Le coût du matériel que je sors de ma poche et l’idée d’être remboursé voire rémunéré devenant dans mon esprit de plus en plus abstraite.

Néanmoins je n’ai pas trop tardé à réaliser la moitié du décor tout en écartant sans savoir pourquoi toutes les idées que j’avais eu sur les esquisses. Je me suis mis à peindre exactement comme je le fais d’habitude. Sans plan vraiment, en découpant l’espace avec de grandes formes géométriques que j’ai retaillées peu à peu pour faire apparaître des immeubles, des églises, des commerces, une rue, des escaliers tout cela sorti de ma tête et du hasard de mes états d’esprit à chaque fois.

Ce n’était pas le plus simple. Aussi à la moitié du décor je me suis interrompu pour plusieurs raisons.

La première est que je ne savais vraiment pas ou j’allais pour constituer la seconde partie.

La seconde c’est que le mur sur lequel j’avais agrafée la pièce d’étoffe achetée à bas prix, ne me permettait pas de voir l’ensemble de ce décor. Il fallait que je la déplace sur un autre mur plus grand de l’atelier et j’ai mis un bon moment avant de me retrousser les manches, débarrasser celui ci de tout ce qui l’encombrait, tableaux et meubles, sur lequel j’ai l’habitude de ranger tous mes pots, mes pinceaux , mes vernis et mes couleurs.

J’ai noté un manque d’énergie considérable à passer à l’acte, comme si je devais courir dans un rève et que je restais désespérément à ne faire que du « sur place ».

Était ce l’énergie ou la motivation ? A moins que je ne fusse occupé à tout autre projet déjà et que l’accumulation de tous ces projets en cours auront fait que les « bras m’en soient tombés d’un coup ». C’est la meilleure image que je trouve pour décrire cet état proche de la catatonie que j’ai traversé ces derniers temps.

Et ça m’entraîne encore plus loin, comme toujours.

Une sorte de honte mêlée de culpabilité qui semble être le fondement de ma personnalité dès que celle ci doit fournir des « preuves » de ce que mon personnage affiché de « peintre » projette dans le monde qui l’environne.

Comme une épreuve du réel face à l’imaginaire dans laquelle j’ai l’habitude de résider confortablement je dois bien l’avouer.

Et c’est bien là que se situe l’une des causes je crois de ma difficulté à peindre quoique ce soit en ce moment. C’est cette énorme différence que je perçois entre une peinture qui provient des tripes et de la cervelle et une peinture « décorative » qui ne dit rien d’autre que : regarde je suis belle, je suis sans raison, je suis bonne à accrocher à un mur pour aller avec tes meubles, avec ta pièce etc.

En prenant un peu de distance je peux aussi déceler une immaturité merveilleuse, une sorte d’obstination enfantine à refuser de faire ce que toute autorité lui dicte. Et ceci même si l’autorité est en moi.

Car en tant que « chef d’entreprise » doté d’un numéro, enregistré au registre des métiers c’est certainement immature voire irresponsable de ne vouloir peindre que ce qui me plairait.

C’est une grande difficulté d’endosser toutes les responsabilités que procure le rêve quand on doit l’introduire avec plus ou moins de volonté dans la moindre réalité, ce que je me refuse à faire depuis toujours.

Et, dans le fond c’est encore une fois une question de point de vue. A force de ne compter que les difficultés, à force de créer toutes les excuses pour ne pas avoir à les surmonter le désordre peu à peu s’installe en même temps que la confusion.

Me plaindre ne servirait de rien.

Il faudrait alors que j’établisse comme une liste de tous les avantages à endosser chaque responsabilité, chaque action comme appartenant à ce cadre qu’il me faut créer moi-même pour qu’il me convienne.

Il faudrait que j’en termine une bonne fois pour toutes avec ce grand décor que je place entre la réalité et moi et que je me mette au boulot tout simplement.

prof d'arts plastiques, fabriquant de tableaux. @patrickblanchon38550 http://patrickblanchon.com

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