Hier, un de mes élèves m’a taxé de bienveillant parce que je n’émet jamais de jugement négatif sur les travaux qui sont en train de se réaliser.

J’ai connu des profs imbuvables qui d’un simple regard laissaient à comprendre à leurs élèves ce qu’ils craignent toujours le plus c’est à dire en gros de n’être qu’une merde à leurs yeux. C’est une façon de faire assez habituelle surtout chez les anciens artistes qui n’ont jamais réussi à percer, qui sont devenus aigris. Chez ceux aussi qui exercent le métier de prof depuis tellement longtemps qu’ils ont oublié ce pourquoi ils exerçaient ce métier.

Chez tous ceux là qui exercent à contre cœur je comprends parfaitement l’agacement, l’énervement, la colère voire la rage et je vais même jusqu’à comprendre la confusion qui s’installe chez eux entre enseigner et maîtriser, dominer.

On dirait qu’ils veulent faire payer leurs échecs la plupart du temps. Cependant tous les ronchons ne sont pas comme ça.

J’ai connu un prof quand je faisais mes études autrefois qui ressemblait en tous points à ceux que je viens de citer.

Sauf qu’il n’était pas du tout mal veillant ni injuste, mais au contraire extrêmement modeste et qu’il ne s’octroyait pas le droit d’avoir la moindre empathie pour ses élèves.

Il faisait le job avec un air sévère, ne souriait que très rarement et imposait un respect formidable à tous ceux qui sous sa houlette progressaient.

Une fois je le rencontrais par hasard à l’arrière salle d’un café près de l’Odéon et comme il me reconnut, il me fit signe d’un petit geste de la main de venir à sa table.

Ce n’était plus le même homme du tout, il plaisantait beaucoup, avait parfois des silences étranges où il s’interrompait pour regarder une jolie femme passer dans la salle, ou dans la rue puis reprenait la conversation sur tout et rien sauf sur la peinture.

J’avais instinctivement compris qu’il ne faudrait pas aborder ce sujet et donc je l’accompagnais volontiers dans ses silences, ses regards, ses boutades. Au bout du compte nous passâmes un excellent moment qui me permit un peu plus de découvrir sous un aspect austère un homme parfaitement charmant, presque déjà un camarade.

Quelques jours après lors d’une séance de modèle vivant j’étais complètement à coté de la plaque, mon dessin était lourd pâteux, je pataugeais dans les détails, les fioritures comme un débutant et il m’affligea d’un regard triste et d’une remarque sèche.

J’en fus blessé évidemment étant donné que je croyais que la séance au café nous avait rapprochés et qu’il ne devait se sentir obligé vis à vis de moi de jouer le même personnage que vis à vis des autres. Je serrais donc les dents, repris mon ouvrage en rectifiant convenablement et puis j’oubliais.

Le lendemain je le retrouvais à nouveau dans un autre café, car je voulais éviter justement le café précédent ou je risquais de le rencontrer à nouveau. Quand il m’aperçut il me fit un petit geste de la main pour m’inviter à le rejoindre encore une fois.

J’étais un peu furax et j’allais prétexter je ne sais quelle occupation à effectuer d’urgence pour échapper à la situation quand il me dit : » vous vous en êtes très bien sorti la dernière fois, j’ai oublié de vous féliciter pour votre reprise. »

Avait il senti qu’il m’avait blessé auparavant ? pourquoi se sentait il obligé de se justifier tout à coup ? je l’ignore. Mais il semble qu’il m’avait pris en sympathie et comme c’était un événement suffisamment rare dans ma vie pour que je m’y attarde, je m’asseyais et nous reprîmes la conversation là ou nous l’avions laissée.

Cette fois pourtant il me conseilla de me rendre le plus possible dans les expositions, dans les musées, d’aiguiser mon regard en le confrontant à la plus grande diversité d’œuvres possibles.Il avait, avec le peu d’indications que je lui avais donné compris que j’étais d’un milieu modeste, sans culture artistique véritable, sans référence autre que celles que les bouquins à lire pour la fac ressassaient.

L’idée d’aiguiser mon regard me révéla que je ne savais pas voir encore et qu’il ne fallait pas que je m’en offusque mais qu’au contraire je l’accepte pleinement.

Après l’avoir quitté j’ai longtemps marché dans les rues en retardant le moment de revenir chez moi et je repensais à cette expérience sur ma manière de voir les choses.

Sans doute ce vieux prof était t’il d’une finesse d’esprit et d’une élégance que je n’aurais pas pu imaginer à cette époque. Dans cette histoire d’apprendre à voir et sous prétexte alors de m’améliorer dans le dessin et la peinture il me donnait des clefs pour aiguiser aussi mon discernement sur les qualités diverses du mot bienveillance.

prof d'arts plastiques, fabriquant de tableaux. @patrickblanchon38550 http://patrickblanchon.com

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