Il y a la violence, la colère, qui la plupart du temps, mènent à l’impasse. Et puis il y a les larmes. Et là quelque chose d’inédit surgit soudain et qui désarme quand on surmonte les derniers miasmes que l’impuissance laisse derrière elle.

Car pleurer ou voir un ami pleurer ouvre un champ nouveau une forme soudaine et merveilleuse de l’immédiateté.

Cette immédiateté comme cet amour tant recherché qu’on ne trouve jamais tant qu’on le recherche parce qu’on s’attacherait à ne vouloir retrouver que du nouveau dans le connu.

Trouver les larmes comme trouver l’amour c’est trouver une forme d’éternité et la laisser s’écouler un instant sur nos joues comme sur nos ventres pour apaiser notre intranquillité chronique, nos peurs de mourir.

J’ai autrefois appartenu à cette caste enfantine qui pour fuir l’effroi que propose le monde adulte, après avoir épuisé la colère et la violence s’est réfugiée dans les larmes.

Le fait de pleurer m’apportait un soulagement et m’extrayait totalement d’un monde profane pour pénétrer dans un essentiel moléculaire. Je restituais au monde l’eau qui me constituait, j’ouvrais en grand la digue renfermant l’idée de solidité pour ne plus rien exprimer d’autre que mes humeurs liquides.

J’en usais et en abusais évidemment comme on fait avec l’habitude et puis à un moment je n’ai plus pleuré du tout.

Quelque chose s’est passé qui pendant longtemps, des dizaines d’années s’est refroidi au plus profond de moi et qui me fait penser aux périodes glaciaires que la terre traverse parfois.

Le temps des larmes était passé, la violence et la colère, la rage revenait en force en même temps que je m’enfonçais un peu plus dans l’age adulte et que je rencontrais mes impuissances peu à peu.

Puis il y a eut les disparitions de mes proches et le sentiment d’injustice qu’elles auront provoqué sans doute accentua à son point ultime ce sentiment d’impuissance et aura rendu à nouveau caduque la violence, la colère et la rage.

Vers la cinquantaine j’ai réappris à pleurer comme la seule chose que j’étais en mesure à la fois d’opposer d’abord puis d’accompagner ensuite dans cette prise de conscience de la vacuité de nos existences.

Désormais il m’arrive de pleurer seul et ce n’est pas forcément par tristesse.

Quand je ne sais plus quoi faire, quoi penser, quand je me sens profondément perdu face à la nouveauté de chacune de ces journées que je traverse je pleure comme on prie où comme on chante je crois.

C’est une forme de langage intime qui me soulage de l’enflure de mes ressassements, de la fatigue infinie parfois d’être « moi ».

Parfois je me sens russe ou tout du moins slave dans ce cliché que je me suis fabriqué du slave oscillant tour le temps d’une extrême à l’autre et qui à la fin éclate d’un rire tonitruant.

Larmes de chagrin contre larmes de joie et larmes de rire.

Une réflexion sur “Les larmes

Comments are now closed.