Tâche jaune sur fond bleu Patrick Blanchon 2019

Il y a toujours une certaine angoisse qui revient à la veille de chaque exposition et qui me porte à rejeter moi-même mon travail avant que quiconque ne puisse le faire.

Et c’est une nouveauté de ces dernières années que soudain pris par cette angoisse, je décide alors d’annuler cette exposition.

Evidemment je ne le fais pas, la réalité des engagements pris fait que je ne puisse décemment le faire.

Il y a quelques mois j’ai accepter de participer à une exposition sur le thème de l’émigration. J’envisageais déjà mes sujets assez clairement, et avais échafaudé quelques esquisses, quelques études quand je renonçai soudain à continuer plus avant cette piste de travail.

D’abord parce que mes journées sont prises par les cours que je dispense, et aussi des commandes que j’ai par ailleurs à honorer, quelque chose m’a retenu, et puis aussi je me suis laissé retenir, de jour en jour, et ça file vite, pour ne pas poursuivre dans cette voie que j’avais décidée en amont.

J’ai toujours cette détestable voix intérieure qui lorsque je vois le but arriver ne cesse de me traiter de fainéant, de n’avoir pas suffisamment fait pour accomplir. Et ma réaction face à cette voix est à peu près toujours la même : une résistance, une inertie extraordinaire que j’ai choisi de ne plus remettre en question.

L’inertie est la seule réponse souhaitable qu’une part de moi exige face à tout événement jugé « bancal » sans doute par cette même part.

Je réfléchis aujourd’hui à tout cela à quelques jours de la fameuse exposition et soudain alors que j’allais être au bord de m’en vouloir de n’avoir pas mener le travail à bien, suffisamment à terme, une sorte d’évidence, lumineuse comme un éveil s’est installée.

Si j’ai accepté de participer à cette exposition c’est que le thème me touche, que cela s’intitule « migrations ou émigration » n’a pas le pouvoir de me dissimuler qu’il s’agit une fois encore d’exil, d’errance.

Or toute ma peinture ne fait justement état que de cette errance, que de cet exil. J’ai sur mes étagères, dans mes tiroirs un matériel amplement suffisant pour participer et témoigner ainsi d’une vision de l’errance. En l’occurrence la mienne qui m’accompagne depuis toujours.

De quel exil s’agit il donc ?

De quelle errance est ce que je ne cesse de parler, d’écrire de peindre depuis toutes ces années ?

Ainsi je me serais égaré , j’aurais voulu m’écarter, m’enfuir, partir tout simplement d’un lieu-appelons ça « chez moi », pour voyager vers un objectif imaginé simultanément à ce départ, une terre inconnue, un lieu seulement délimité par les « on dit ». Des « on dit » qui ont fini par devenir des « je me dis intérieurement quelque chose et que crois que c’est moi vraiment qui me les dit ».

A la fois physiquement d’abord quand j’étais à ces points particuliers de ma vie où je ne parvenais pas à exprimer quoi que ce soit, où le désir , le manque et le trop plein ne faisaient qu’un. Quand la violence de cet élan vers l’ailleurs était brute, non encore émoussée par les murs que ne tardais à rencontrer, les limites et les frontières.

Mon chemin n’est pas seulement une route goudronnée, un chemin vicinal bucolique mon chemin c’est le temps c’est ma vie et toutes les bifurcations qu’elle n’a de cesse de proposer sans relâche par l’entremise des choix, du fameux libre arbitre que nous possédons tous

combien d’années se seront ainsi écoulées à chercher mon pays par l’écriture et la peinture ?

Il y a quelque chose de semblable qui doit se produire chez le pèlerin quelqu’il soit et quelle que soit la destination qu’il se serait donné.

En parvenant à la périphérie du but, à sa banlieue-c’est toujours à la banlieue d’ailleurs- que la prise de conscience s’effectue et que l’on commence à entrevoir qu’un but peut en cacher un autre, bien dissimulé, une sorte de mystère, une énigme à résoudre dans l’urgence que propose l’attente d’un sphinx avant de nous tuer.

C’est au moment où l’on imagine que l’errance ou l’exil va prendre fin aussi que l’acuité de celle ci devient la plus aiguë. Peut-être au moment où l’on va en finir une bonne fois pour toutes avec cette errance et cet exil de soi.

Un autre regard se met en place simultanément qui retrace rapidement toutes les étapes du voyage, une sorte de nostalgie mais qui permet aussi de mesurer le chemin parcouru.

Un peu comme sur un lit de mort on regarde toute sa vie avant d’en prendre congé j’imagine.

On se rend soudain compte que ce chez soi que l’on recherchait obstinément dans un ailleurs ne nous a jamais quitté dans le fond. Nous croyons nous être égarés, mais cette égarement n’était que le parcours nécessaire à délimiter le territoire de soi.

Alors tous les écrits, tous les tableaux font sens dans leur ensemble et peut-être pour un œil exercé chaque tableau peint chaque texte écrit ne sont t’ils que la manifestation d’un pas que nous croyons effectuer hors de nous et qui à la fin nous indique qu’il a depuis tout temps été là comme nous le sommes invariablement.

Alors nous découvrons que l’errance, l’exil, la migration, autant de mots que l’on puisse poser sur cette énigme entre l’ici et l’ailleurs n’est toujours qu’une seule et même épopée que tous nous ne cessons de ressasser plus ou moins lucidement. et ce que l’on soit confronté à l’idée de partir comme à l’idée de devenir il me semble juste de penser que c’est la même chose.

prof d'arts plastiques, fabriquant de tableaux. @patrickblanchon38550 http://patrickblanchon.com

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