Normal

« Le retour de la chasse » Musée de Sainte Croix à Poitiers

Tu l’utilises à tire larigot ce petit mot parce qu’il est souvent préférable de se réfugier dans une impression de sécurité plutôt que de produire des efforts pour ne pas vouloir voir ou entendre.

Les choses ne changent pas et la réalité consiste pour toi à ne voir que ce que tu veux voir.

Ce n’est pas normal, c’est normal, revenir à la normale, ça sort du normal, ça y entre aussi. tu ne t’en sors jamais.

Il y a pour toi ce qui est normal dans le sens d’acceptable et puis il y a tout le reste, l’étranger, l’inconnu, plus ou moins hostile car il dérange justement ta vision obsédante du normal.

Pas besoin de passer le test, il n’y a qu’à regarder en arrière et revenir doucement jusqu’à ce jour où tu écris ces lignes.

Cette normalité dans laquelle tu as voulu coûte que coûte pénétrer, te vautrer, te rassurer, elle ne t’a jamais convenu, elle n’existe pas elle est tout bonnement irréelle.

tu peux tranquillement aujourd’hui te l’avouer. Rien de tout cela n’est vrai.

Aussi tu peux te dire qu’il serait bien de changer de point de vue.

Tous les efforts insensés que tu as entrepris depuis toujours ne se sont ils pas toujours heurté au même mur, une sorte de mur du son ?

Tu as eu beau parler,crier,hurler,rien n’a jamais traversé la frontière du mutisme, tout est resté inaudible.

Et, en retour , tu as obtenu la monnaie de ta pièce, une belle surdité à toute épreuve.

Tu ne te souviens plus vraiment comment tout commencé. Tu es mort très vite, tout ce qui faisait que tu pouvais dire « moi » est mort rapidement.

Une énorme colère a tout balayé un jour et ne t’a rien laissé, la colère a tout emporté sur son passage.

Ce qui est étrange tout de même c’est que tu ne te souviens plus de la raison de cette colère, tu n’en as conservé que le goût électrique sur ta langue et l’électrochoc dans toutes les cellules de ton corps. Tu as été foudroyé par la colère.

En y repensant, cette colère, cette rage ressemble à un tsunami, une catastrophe naturelle, quelque chose d’incompréhensible de façon raisonnée. Surnaturel est le mot usuel lorsqu’on en comprend pas le naturel. Et tu sais bien qu’on ne veut pas comprendre ce qu’on n’a pas décidé au préalable de vouloir comprendre. C’est comme ça, c’est normal

Une catastrophe naturelle à l’échelle individuelle que personne ne voit autour de toi, et qui soudain te projette dans un monde parallèle. Un monde gris peuplé de fantômes et de néant déchiqueté, un cauchemar dans lequel le même monstre régulièrement revient sous de multiples formes pour t’achever en te dévorant.

Quelle solitude d’un coup à chaque instant.

Et puis tu es revenu, tu ne sais comment à coup d’oubli. Sans savoir comment tu as oublié tout ce que tu aimais et tout ce que tu n’aimais pas, tout ce qui te procurait du plaisir comme du déplaisir. Tu as basculé toi aussi tes pôles magnétiques et tu as reconstruit un « toi » mieux profilé pour entrer dans la norme. Mais cette norme c’était celle que tu t’inventais encore en recueillant les dires, les « on-dit » la rumeur autour de toi.

Une fois cette oeuvre achevée. Ta première oeuvre véritable si tu y penses, tu ne te sentais pas bien vaillant. Tu sentais bien confusément que quelque chose n’allait pas. Le fait de produire un premier vrai mensonge élaboré était tout de même moins douloureux que le rien qui te constituait désormais une fois la colère passée.

Comme dans ce conte que tu adorais lire, « Le Petit Poucet » l’idée de déposer de petits cailloux sur le chemin pour éviter l’égarement total dans le mensonge t’es venue.

Mais tu as eu beau tenter de te souvenir régulièrement de tous tes mensonges successifs, l’oubli aussi a fait son oeuvre. L’inadvertance est l’outil favori de l’oubli.

L’autisme est un état dont tu ne prends pas connaissance tout de suite.

Il faut que tu commences à éprouver les premières douleurs pour comprendre et encore, ces douleurs tu ne les comprends pas à 5 ans tu les subis de plein fouet, et tu restes bouche bée parce que rien ne te préparait à recevoir cela.

Tu dis « 5 ans » parce que tes souvenirs remontent à peu près à cette époque. Il est évident qu’auparavant tu as déjà bien emmagasiné des déceptions de façon frontale, physique sans le filtre de la conscience.

Tes parents t’ont aidé comme ils pouvaient à t’extirper de l’autisme en te battant, en t’insultant, t’humiliant, en te secouant dans tous les sens possibles et imaginables. Ils ne pouvaient pas accepter cet échec. En étudiant leur passé tu t’es bien rendu compte que toute leur vie ils n’avaient rien fait d’autre avant toi que de lutter contre le sentiment d’échec. Alors tu as compris leur déception. Tu as pris sur toi. Cela aussi tu t’es dit que c’était normal avec le temps.

C’était aussi une manière de te mentir pour survivre car sans cet amour tu te serais suicidé ou tu serais devenu un meurtrier. Tu as commencé à rabâché des méa culpa en boucle et puis comme ça ne suffisait pas tu as accompagné le sens des responsabilités d’une auréole de pardon.

Tu as pardonné encore et encore pendant des mois, des années tu t’es accroché à cette idée de pardon, à cette bouée que tu t’étais inventée au plus noir du naufrage.

Quand tu regardes tous les subterfuges dont tu as usé et abusé pour être acceptable, normal et le peu de résultat que tu en as véritablement obtenu tu as bien de la peine, du chagrin. Tu serais encore bien proche de t’en vouloir car tu ne connais finalement pas grand chose d’autre.

Tu t’en veux de ne pas être normal en même temps que tu comprends tellement bien de quoi elle est constituée cette normalité, que tu trouves ça aussi con que paradoxal.

Alors tu t’installes chaque jour depuis des mois à ton bureau, si proche du mot « bourreau »

Tu tentes de résoudre des énigmes en laissant venir les mots comme ils viennent sans trop les corriger, aussi étranges soient -ils parce que tu imagines qu’en faisant cela tu auras une chance de remonter le fil de tous les mensonges, d’abandonner à jamais toute idée de normalité et que tu pourras enfin revenir chez toi.

2 commentaires sur “Normal

Les commentaires sont fermés.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :