Classer

Pour retrouver les choses il faut savoir où elles sont, disait l’homme entre deux ages accoudé au comptoir du Montana.

Il venait de passer un journée de merde et n’avait guère envie de parler. Aussi toisa t’il l’homme poliment sans esquisser le moindre sourire en espérant que cela suffirait.

Mais l’autre en profita évidemment pour se rapprocher plus près.

Dans la salle la voix de Billy Holiday accompagnée de cuivres sirupeux s’élevait peu à peu et diffusait l’exacte mélancolie à laquelle il résistait depuis quelques heures déjà.

Ils se présentèrent et il apprit que l’homme était formateur dans une boite de l’autre coté de la ville. Spécialisé en organisation avait il ajouté en allumant une cigarette.

Il eut envie d’éclater de rire mais il se retint et commanda un autre bourbon au barman au crâne d’œuf qui ne cessait jamais de sourire aimablement comme un bonze mordoré.

Il nota qu’il aimait surement venir ici dans cet établissement à cause de la luminosité particulière qui tombait sur les verres et sur l’antique zinc.

La lumière chaude conférait au bourbon des notes de miel et d’ambre.

Spécialisé en organisation, ça tombait bien pensa t’il.

qu’est ce que vous entendez par le mot « organisation » ?

Savoir classer les choses est essentiel pour les dirigeants d’entreprise, savoir établir des priorités dans leurs actions, comprendre le plus rapidement possible ce qui est utile et inutile, c’est ça le boulot lui répondit l’autre comme on récite une table de multiplication.

Il croyait même deviner la petite mélodie sur laquelle il ne cessait jamais de prononcer la phrase toute la journée.

Puis la voix de l’homme qui lui parlait s’amenuisa peu à peu. Il lui faisait toujours face et voyait ses lèvres bouger, son oeil s’éteindre et s’allumer. Mais il n’écoutait plus.

Il était quelque part désormais du coté de la Bastille, à des années lumières du Montana et il revit l’appartement qu’ils occupaient P. et lui.

Et puis d’un seul coup il se souvint de ce meuble incroyable qu’ils avaient dégoté dans une brocante dans le Faubourg Saint Antoine. Un grand meuble de pharmacien il se souvint avec d’innombrables petits tiroirs.

C’est lui qui avait décidé de l’acheter. Il avait tellement de trucs à ranger mais le meuble lui offrait en plus l’avantage de mieux pouvoir les classer.

Il se souvint aussi qu’à leur séparation elle avait tout embarqué pendant qu’il travaillait.

Le reste il s’en foutait mais pas le meuble. Il s’était mis en colère intérieurement comme si ce meuble représentait la partie la plus intime de lui-même qu’elle lui avait dérobée.

Il paya sa consommation salua à peine le barman et l’homme qui continuait à tenter d’attirer son attention et sorti.

Il y avait une odeur de churros dans l’air, c’était étonnant pensa t’il. Puis il repensa à elle en marchant dans les rues de la ville, à elle et au meuble de classement qu’elle lui avait dérobé. Il alluma une cigarette et décida soudain de lui pardonner au moment où il franchissait le fleuve pour se diriger vers la porte Saint Denis.

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