Le stockage

« Tout peut servir » c’est sa devise, aussi il ne jette rien. Tout ça a commencé il y a bien longtemps, quand il était gamin et qu’il se rendait à Chazemais chez les grand parents.

En fait ce n’est pas Chazemais même mais Villevendret un hameau du centre de la France à quelques kilomètres de là , peuplé d’une centaines d’âmes.

Ici vit Robert, ancien volailler et lui est un grand maître en matière de stockage. On peut imaginer qu’il a acheté cette ferme avec ses dépendances, ses hangars et l’immense grange à cette fin.

Stocker tout ce dont les gens ne veulent plus. Et ça s’accumule depuis des années.

Dans les champs qui s’étendent derrière la ferme tu pourras voir une vingtaine de carcasses de bagnoles. Des marques que les moins de 70 ans ne peuvent pas connaître.

L’idée c’était de remonter un modèle avec plusieurs pour récupérer les pièces. Mais ça ne s’est jamais fait. Les épaves finissent par pourrir lentement inexorablement dans les hautes herbes. La rouille qui attaque les carrosseries crée des œuvres d’art que le gamin observe en fumant des brindilles de sureau. L’odeur de vieux cuir chauffé par le soleil d’été notamment le rassure et ce n’est pas rare qu’il s’endorme à l’arrière d’un véhicule, pas loin d’un nid de paille ou d’un oeuf en plâtre Car le coin sert de poulailler désormais.

Le fils du grand père, le père de l’enfant déteste les vieilleries. Quand une chose a fait son temps il faut s’en séparer. Alors on la flanque à la poubelle. Si tu soulèves le couvercle de celle ci tu vas trouver de tout, pèle mêle de vieilles godasses qui baillent, un rasoir électrique qui ne fonctionne plus, une vieille ceinture en cuir dont la boucle est cassée et qui ne sert plus à rien. Le tout au beau milieu de déchets alimentaires.

Et puis il y a le petit fils qui regarde tout ça qui s’imprègne des deux versants du stockage. Partagé entre l’idée de se débarrasser des choses et les conserver. Et il n’arrive pas vraiment à faire de choix entre les deux.

Au rez de chaussée de la maison familiale, dans le quartier de la Grave, la mère de l’enfant coud. Il y a de petits morceaux d’étoffe qui tombent au sol et que l’enfant ramasse sans bien savoir ce qu’il va en faire plus tard.

Il emporte ça dans un coin du hangar là bas au fond du jardin et le stocke dans une vieille caisse en bois. Il y a un peu de tout dans cette caisse, de vieux bouchons décolorés pour la pèche, de vieux jouets cassés, des morceaux de chambre à air quand il a terminé de confectionner ses holsters de cow boy ou qu’il revient de ses longues journées de pèche il empile des souvenirs et des choses dont il ne se résout pas à se séparer.

Le stockage a une double fonction de collection et d’aide mémoire.

Plus tard, des années plus tard la ferme du grand père a été vendu pour une bouchée de pain par le père à une femme du hameau. Puis ce fut le tour de la maison de la Grave.

Tout ce qui pouvait retenir la famille dans le coin n’avait plus de raison d’être. Que des morts enterrés dans le cimetière du village qu’on ne visitera presque jamais.

L’enfant est devenu un homme désormais et lui aussi pour finir à du se résoudre à vendre la maison familiale en région parisienne. Il a du vider toute la maison et même s’il se souvient que le père avait beaucoup jeté de choses à la mort de la mère, il lui aura fallu plusieurs voyages entre Lyon et Paris pour rapatrier chez lui les meubles, le linge, les livres qu’il ne peut toujours pas se résoudre à jeter, des années après;

Tous les objets, les souvenirs sont là désormais éparses dans les dépendances, dans le grenier de la maison qu’ils viennent d’acheter en Isère. Il a bien tenté de rencontrer un brocanteur pour qu’il le débarrasse un peu mais a fait machine arrière au dernier moment.

Il a prétexté que la somme offerte par le commerçant en échange de tous ces souvenirs était tellement dérisoire qu’il préférait tout garder.

Dans le fond il a choisit de partager sa vie en deux vis à vis de cette idée de stockage quand il y pense ce matin .

toute sa jeunesse comme il ne savait pas quelle position adopter et aussi parce que la douleur d’avoir vu s’évanouir les lieux qu’il avait aimé ne cessait de l’obséder, il n’a eu de cesse de déménager, et de laisser à chaque fois tout le mobilier, tous les livres, n’emportant presque rien à chaque déménagement.

C’est sur le tard qu’il s’est décidé à acheter une maison, grâce à l’héritage que lui a laissé son père. Il tente de faire désormais un synthèse entre son grand père et son père sans doute en matière de stockage comme toujours.

Il a accumulé énormément de matériel désormais et chaque matin il s’en délivre un peu en écrivant de petits textes qu’il déchire ensuite ou qu’il brûle pour en finir avec sa vieille caisse à souvenirs.

3 commentaires sur “Le stockage

  1. Exactement ce que je suis en train de vivre en ce moment : trier le volume considérable de choses accumulées par mon père, maintenant décédé, pour que ma mère soit libre de quitter la maison, de ce point de vue, 1- sans ruiner l’histoire et la culture familiale, 2- en recyclant le maximum.
    Belle et douce journée, Patrick.

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    1. Merci pour le retour Gilles. Une chose que j’ai retenue de cette expérience, c’est de ne pas céder à l’impulsion pour se débarrasser du problème. Parfois on n’a pas le choix ça dépend de la place dont on dispose et aussi ce qu’on associe à chaque objet . Encore une fois la difficulté du choix s’impose.

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