L’adversaire.

« La tentation de Saint Antoine » Huile sur toile Patrick Blanchon

C’est une chose commune sur laquelle on ne prend guère la peine de s’attarder mais le mot diable ne prend jamais de majuscule contrairement à Dieu.

C’est que l’adversité finalement est un phénomène tellement banal qu’on ne la regarde plus. Quand je parle de regard je veux dire bien sur la regarder vraiment pour ce qu’elle est.

Cependant sans cette adversité qui nous modifie profondément au fur et à mesure qu’on la résout, qui serions nous ?

C’est à peu près dans ces termes qu’il s’interrogeait tout en se rasant devant le grand miroir de la toute nouvelle salle de bains qu’il venait de construire.

Ce n’avait pas été facile pensait il car il n’était pas ce qu’on peut appeler un bricoleur dans l’âme.

Il avait passer un temps fou en recherche de tutos pour poser le carrelage, pour installer le plan de travail avec ses vasques et le pompon avait été le placement de la baignoire d’angle. Le tablier de celle-ci notamment avait pris un malin plaisir à lui indiquer combien le plaisir découlait de l’adversité dépassée.

Mais maintenant que tout était en place il éprouvait cette satisfaction enfantine à tourner les robinets, et sentir sur la pulpe du doigt le jet d’eau presque brûlante.

Evidemment le grand miroir lui renvoyait une image de lui-même qu’il découvrait vieillie, les poches sous les yeux semblaient plus creusées et les poils drus qu’il n’avait pas encore effacés sur sa peau, de couleur grise et blanche le chagrinaient. Le temps du narcissisme effréné était révolu et ces dernières années surtout étaient passées encore plus vite que jamais.

Juste un claquement de doigts , un saut psychique de 20 à 60 ans d’un coup.

Il se demanda le rôle de l’adversité par rapport à la perception du temps. Jouait-elle un rôle vraiment ? Pouvait on ralentir le temps en accumulant les difficultés et le fait de les réduire ou de les résoudre avait il un sens, un pouvoir apte à en modifier la sensation ?

Il pensa à son ami qu’il n’avait pas vu depuis plusieurs mois suite à une petite brouille.

Oh ce n’était pas grand chose et ça ne venait pas de lui mais de son épouse. Elle l’avait invité la dernière fois à venir dîner et il lui avait imposé E.

Ça ne te dérange que je vienne avec E. ? disait le texto.

-et comment que ça me dérange avait t’elle lâché tout haut

et puis tout de suite après  » tu te rends compte comme il est gonflé, il nous impose sa nana »

Il avait hoché mollement la tête et au moment même ou il le faisait il comprit qu’il commettait une erreur.

Il aurait du lui dire de la boucler en disant qu’est ce que ça peut bien faire et le tour aurait été joué. Mais il avait préféré avoir la paix à ce moment là.

Ensuite il tenta d’invoquer tout aussi mollement la fatigue, par lâcheté – c’est ce qu’elle lui reprocha ensuite- il s’était contenté d’acquiescer se rendant complice pour s’éloigner ensuite comme un traître.

« Tu n’es jamais avec moi « avait-t’elle dit et puis aussi , « tu n’es jamais là où l’on t’attend. »

Si ça ce n’était pas une des multiples formes de ce qu’on appelle l’adversité…

L’incident sans véritable gravité pour lui avait désormais prit des proportions qui le dépassaient.

Il appliqua une serviette chaude sur la peau de son visage, ramassa les poils qui s’étaient agglutinés autour de la bonde du lavabo et en les jetant dans la poubelle il se souvint de ces petites phrases que l’on trimbale depuis l’enfance.

« Tu as le diable dans la peau » était notamment une réplique récurrente de sa mère.

Il sourit en repensant à elle, à tous les sales coups qu’il lui avait fait et il éprouva soudain un peu de tristesse en se rappelant le moment ou le cercueil était entré dans le four crématoire. Maintenant il s’en souvenait ils avaient été manger un couscous dans un restaurant que connaissait son père.

Un couscous succulent comme jamais il n’en avait goûté auparavant.

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