Le tonal

Table de salle à manger.

Il avait beau chercher à s’évader d’un point de vue, il ne tarderait pas à s’apercevoir que la rive qu’il venait d’atteindre était semblable à celle qui venait de quitter. Entre ces deux rives, l’océan qu’il traversait ne comptait pas. Quelque soit l’étendue de celui ci, il lui suffisait seulement de penser qu’il l’avait traversé.

Pourtant ce territoire auquel il associait confusément l’élément liquide peut-être tout simplement parce qu’il suffisait de se « couler » d’un point de vue à l’autre devait bien avoir son importance.

Il repensa un instant à ses facultés anciennes de contrôler ses rêves qu’il avait perdues depuis tant d’années. Il se souvenait comment le changement s’opérait notamment entre la marche, la course et le vol à l’intérieur de ces rêves. Et soudain il retrouva le « presque rien » l’ « imperceptible » grâce auxquels d’un léger coup de talon, il avait compris qu’il pourrait décoller.

Ce presque rien, n’était-il pas semblable à cet océan auquel il n’attachait plus d’importance dans sa précipitation à voyager de point de vue en point de vue ?

Il alluma une cigarette et sorti dans la cour. La nuit était glaciale mais il pouvait voir les étoiles au dessus de la petite ville. Ici l’éclairage public s’éteignait de bonne heure et cette économie débarrassait la nuit de toute pollution lumineuse.

Il venait de parcourir un article sur René Guénon accompagné de nombreuses citations et il songeait au style emberlificoté de l’auteur qui rejoignait l’ésotérisme de son sujet. Il pensa que s’il avait été plus jeune, il eut été plus fervent cependant que désormais tout ce qui se présentait à lui de façon complexe lui indiquait une perte de temps.

Il cherchait dans sa mémoire quelque chose de simple qu’un enfant pourrait comprendre facilement.

Alors il revit la grande table de la salle à manger familiale d’autrefois avec sa nappe blanche et sa vaisselle du dimanche.

Il était seul désormais face à elle. Tout le monde ou presque avait disparu. Il n’y avait aucun plat sur le dessous de plat qui trônait au centre. Etait-ce une scène qui se déployait avant le repas ou bien celui ci était-il achevé depuis longtemps ? et dans ce dernier cas, le ménage avait-t’il été fait, toute miette balayée, une nouvelle mise en place eut été effectuée ?

La table était là et tout ce qu’il pouvait penser sur l’avant ou l’après n’avait dans le fond aucune importance. Comme son point de vue d’avant et son point de vue d’après ne dérangeait pas dans un absolu magistral, cette certitude inquiétante d’une table dans l’attente d’un repas. Cette table débarrassée de tout convive.

L’idée de la table pouvait être symbolique et il s’amusa un instant à remplacer le mot « table » par le mot « planète ».

La planète serait là tournant sur elle-même et filant comme un vaisseau spatial d’attraction foraine, relié par un fil invisible au soleil.

Il y aurait eu tout un tas de civilisations sur celles ci, et elles auraient disparu comme ces convives auxquels il avait songé un instant plus tôt.

Il nota que la gravité d’une absence définitive de civilisation à venir laisserait derrière elle la même sensation que cette table vide.

Puis il se souvint des termes en lesquels Carlos Castaneda, cet auteur dans lequel il avait adoré plonger dans sa jeunesse évoquait les différences entre ce qu’il nommait le tonal et le nagual.

Il se souvint que Castaneda aussi évoquait l’image d’une table revêtue d’une nappe et il fut déçu de s’apercevoir que la métaphore qu’il venait d’utiliser ne lui appartenait pas en propre. Que c’était juste une réactivation d’un souvenir appartenant à quelqu’un d’autre.

A quelqu’un d’autre qui était lui à une autre époque, A quelqu’un d’autre qui lisait ce qu’un autre avait écrit et qui l’interprétait déjà à sa façon. Avec un point de vue qui était aussi influencé par toute une époque, par tout un courant d’idées, par une situation économique et politique différente aussi.

Il en concluait désormais qu’il avait été jadis extrêmement prétentieux d’avoir osé croire qu’il pourrait s’échapper de cette table, afin d’explorer ses alentours. Ce qui le rassura un instant c’est que Dieu lui-même pas plus que lui ne pourrait non plus s’en échapper.

Tant qu’il y aurait des hommes visionnant la table, tant qu’il y aurait une table nous serons tous conviés à imaginer un repas passé ou à venir et c’était à peu près tout ce qu’il y aurait à retenir.

Le temps des repas partagés n’était qu’un épisode foncièrement anecdotique, un piège, une illusion.

Le temps aussi était cet océan que l’on traverse sans s’en rendre compte pour naviguer d’un point de vue l’autre et lorsqu’il y pensait ce n’était pas si différent de ce qui pouvait se passer dans les rêves.

Le chat sur le toit gelé miaula faiblement et dégringola élégamment de l’échelle. Il alla ouvrir la porte de la maison et celui ci se faufila avec un ronronnement sauvage vers l’intérieur.

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