Hiatus

Image d’un étui de 80 feutres commandés sur internet

Chaque matin il lui fallait enfiler une armure qu’il avait trouvée lourde au début et qui, peu à peu avec le temps s’était comme allégée. Il n’y avait que dans les conflits à pied, sur les pentes abruptes de l’émotion qu’il en éprouvait désormais la lourdeur, l’entrave, l’empêchement. Un hiatus conséquent entre ce qu’il imaginait être au plus profond de lui et la réalité triviale des interactions quotidiennes.

Des qu’il était seul il était prince, et dès que l’autre apparaissait il se transformait en lourdeau, en gueux et répudiait d’une blague, d’une incompréhension affichée, voire d’une colère empruntée toute la noblesse qu’il jugeait désormais bien trop encombrante.

L’absence de confiance en lui, l’impossibilité de revendiquer sa noblesse face à autrui s’était transformée en absence de confiance envers le monde entier.

Et puis, peu à peu, il s’était installé là dans cette sorte de bâillement entre deux états.

Au fond de lui il ne parvenait plus à retrouver la source, l’origine de tous ses mensonges.

Alors il s’était décidé pour être toujours en même temps prince et gueux à la fois.

Il laissait la liberté de s’exprimer à chacun d’eux sans plus éprouver le besoin de prendre parti pour l’un ou l’autre.

Lorsque l’hiver arriva cette année là, il se demanda comme à chaque fois si il aurait la chance d’arriver au printemps. Silencieusement il émit ce souhait à l’univers tout entier lui demandant de lui pardonner encore une fois pour son inaptitude magistrale à croire.

Dans son présent il pataugeait sans relâche en tentant de construire des projets qu’il ne parvenait jamais à mener à leurs termes.

Entre le présent et l’avenir il imaginait une ligne tortueuse susceptible de ne jamais cesser de se transformer au gré des événements.

C’est à ce moment que la sonnette retentit dans la maison.

Il s’aperçut que la pluie commençait à tomber, le poncho de la factrice était trempé. Elle lui tendit un colis et elle se hâta de retourner à sa motocyclette pour poursuivre sa tournée.

Il alla ouvrir le colis et se souvint alors qu’il avait commandé des feutres sur un site chinois il y avait plusieurs semaines de cela.

Il sentit une petite joie arriver brusquement en se souvenant des projets qu’il avait conçus et qui l’avaient conduit à effectuer cette achat.

Il dépiauta rapidement le paquet enveloppé de papier bulle. 80 feutres étaient ainsi magnifiquement protégés dans un étui noir en tissu. Il fit glisser la « fermeture éclair » pour jouir un instant de la profusion que lui apportait ces petits tubes utilisables des deux cotés, une pointe fine et un biseau plus large. Puis il referma l’étui qu’il alla poser sur une étagère.

Bien qu’il eut encore quelques traces des magnifiques illustrations qu’il avait rêvé de fabriquer quelques semaines auparavant, le fait de se retrouver soudainement avec les outils pour les réaliser le paralysait.

Il revint à la cuisine, se demanda ce qu’il allait préparer pour le déjeuner et puis la journée passa semblable à de nombreuses journées dans cet entre deux entre ses projets, ses rêves et le manque d’entrain pour les réaliser.

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