La langue au chat.

Lola Photographie Patrick Blanchon

Quand il éteignit sa cigarette ce fut comme une fulgurance, ce genre d’intuition soudaine qui a l’air de se présenter comme un cadeau Groupon, avec le vol, l’hebergement, les repas et l’alcool compris.

On ne pouvait pas savoir ce qui prenait le dessus, était ce une image, un son, comme une voix intérieure, ou encore une sorte de plaisir ou de douleur diffuse. C’était de toutes façons d’autant plus coloré que trompeur en général. Mais là il ne regardait qu’un cendrier au cul noircit par toutes les cendres accumulées.

La vie alors lui apparut comme cette cigarette sur laquelle on tire plus ou moins goulument quelques bouffées et qui finit écrabouillée dans un cendrier.

La journée commençait comme toutes les autres, par cet entrainement à la morosité dont il tirait une substance précieuse qu’il eut été bien en peine de nommer.

Pourtant les nuages poussés par une brise légère laissaient la place à une vaste étendue bleue par dessus les toits de la petite ville, quelques oiseaux volaient silencieusement, écrivant des mots qui n’étaient pas adressés à lui, qui n’étaient plus adressés à lui.

Il avait renoncé à décrypter toutes les langues extérieures pour ne plus s’attacher qu’à la sienne. A en examiner chaque mouvement, chaque frémissement chaque respiration.

Sa langue était cet animal endormi la plupart du temps et qui bougeait dans ses rêves, ou dans ses cauchemars. Et par cette attribut d’animalité il se sentait bien plus confortable désormais avec elle comme il pouvait l’être avec la chatte qui dormait sur la chaise près de lui.

Avec le temps il avait peu à peu compris de façon confuse puis, de plus en plus claire que l’animal pas plus que la langue qu’il tentait de domestiquer ne se souciait guère de ses moments d’attendrissement, de ses caresses, autrement que de velléités soudaines qui n’allaient pas durer.

Comme sur le divan d’un psychanalyste la langue comme l’animal conservait le silence au fur et à mesure où il se bernait et tentait de les berner par ricochet.

C’était son troisième chat. Le premier l’avait accompagné durant son enfance. Le second l’avait accompagné durant plus de 20 ans. Et il y avait presque 5 ans qu’il s’était attaché à la dernière. Son épouse avait choisit le nom car au début il n’avait pas vraiment désirer l’investir. La perte de l’animal précédent continuait à laisser des séquelles et sa capacité d’investissement était alors au plus bas.

Au début il la trouva bête, sans mystère, sans vivacité, juste une boule de poils qui ne pense qu’à jouer et à manger.

Il fallut attendre la seconde portée pour que leur relation prenne un tour nouveau.

Il aurait voulu lui laisser au moins un chaton pour qu’elle puisse mener jusqu’à terme son expérience de mère. Mais son épouse lui rappela tous les inconvénients que cette décision ne manquerait pas d’apporter. Les frais de veto, le problème des vacances, achevèrent de faire pencher la balance vers le « raisonnable ».

Il en conserva une sorte de culpabilité envers la chatte quand il comprit la souffrance de celle ci au moment de lui arracher de jour en jour ses petits. Il y en avait 5 ou 6 il ne se rappelait plus. On finit par s’habituer à la méchanceté.

Cependant il se souvenait trés bien de cette folie dans laquelle était entré l’animal aussitot que le premier chaton eut disparu.

Elle le cherchait partout dans la maison, sous les meubles, sous les tapis, en poussant de petits cris plaintifs. Et à chaque fois qu’il entendait l’un de ces cris ça lui déchirait l’âme entière. Il tentait de la prendre dans ses bras, mais elle se dégageait aussitôt, le griffant et le mordant rageusement parfois.

Quand le dernier chaton eut quitté la boite en carton dans laquelle elle resta seule, la chatte passa du désespoir à la catatonie.Elle ne mangea presque pas pendant plusieurs jours. Et, dans son regard il cherchait à lire quelque chose mais il n’y découvrit à nouveau que sa propre lâcheté, sa propre culpabilité. Il avait trahi l’animal comme il avait trahi énormément de personnes à commencer par lui-même, à commencer par sa propre langue.

Tous les fruits que cette langue aurait pu élever avec le temps, tous ces récits, ses poèmes, ses nouvelles et ses romans étaient désormais dans un carton également dans un profond mutisme.

Les mois passèrent et les relations avec la chatte s’arrangèrent peu à peu. Ils l’avaient faite stériliser et elle avait pris du poids. La plupart du temps elle roupillait sur la chaise pendant qu’il peignait. De temps à autre elle gémissait pour réclamer de sortir ou qu’il renouvelle ses croquettes.

Et puis le soir venu, il la laissait partir sur les toits environnant. Il lui arrivait d’entendre ses cris, son feulement dans les ébats nocturnes qu’elle partageait bruyamment avec les matous des alentours.

Et cela lui rappelait aussi sa propre langue, sa sauvagerie interne comme son besoin de liberté, de passer outre les limites du langage ordinaire comme des concepts de vrai et de faux, de merveilleux et de banal qui constitue le foyer commun des relations ordinaires.

Avec le temps ils avaient finit par tisser une sorte de relation satisfaisante, aux limites de l’aridité si l’on veut. De temps en temps quand la sécheresse ou la solitude, ou il ne savait quoi, la chatte venait sur ses genoux et il la caressait. Elle se retournait un peu sur le dos pour qu’il puisse lui frotter le ventre et ils restait ainsi quelques minutes dans une parenthèse exactement comme il le faisait désormais avec sa propre langue, sans en attendre quoique ce soit en retour qu’elle puisse exister par et pour elle seule.

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