La lettre

Lettre de Thomas au Père Noël.

Il avait beau chercher dans sa mémoire il n’arrivait pas à retrouver le plaisir enfantin des périodes de Noël. Ce plaisir d’ailleurs, ne lui était t’il pas dans une certaine mesure imposé par son entourage ? C’était une sorte d’inoculation lente de la notion de plaisir, un goutte à goutte qui commençait depuis la Toussaint la plupart du temps.

Il y avait cette fameuse lettre à écrire dans laquelle il devrait trouver la patience, et la force de lister les cadeaux qu’il aimerait recevoir et, chaque année, c’était la même histoire qui recommençait, il se trouvait face à une sorte de mur qu’on pourrait associer à l’embarras du choix.

Dans le fond il n’avait besoin de rien. Il avait déjà compris confusément la vacuité dans laquelle le plongeait toute satisfaction obtenue dans ce domaine. S’il avait projeté d’inscrire une panoplie de Zorro à sa liste de souhaits, l’obtenir enfin était comme une sorte de sanction venue de nulle part. Depuis il se méfiait de l’excitation que procurent les souhaits et les désirs.

La plupart du temps « bon marché » tous ces cadeaux qu’il recevait se dégradaient rapidement et c’était en quelque sorte déjà une métaphore pour lui que ce mélange détonnant que formait le souhait, l’obtention de celui-ci et son évanouissement inexorable.

L’objet du désir, que ce soit par sa destruction réelle et matérielle, où bien l’indifférence qui ne tarderait jamais bien longtemps à le voiler à sa conscience, l’objet du désir ne lui semblait jamais être autre chose qu’une coquille vide à l’intérieur de laquelle un événement avait glissé du merveilleux vers le banal.

On lui reprochait comme un manque d’attention à ces objets en général. Qu’ils eurent appartenu à la classe des présents comme à celle de l’usage, du quotidien, la relation qu’il entretenait avec eux lui indiquait comment il existait dans une dimension décalée.

Oui quand il s’en souvenait, cela ressemblait au monde commun, il pouvait en relever de nombreux critères notamment dans les mots que tous utilisent pour se faire comprendre. Cependant que les mots aussi apparaissaient également comme autant de lieux désertés.

Chaque mot nouveau qu’il découvrait dans son parcours enfantin il fallait qu’il le prenne entre deux doigts comme une loupe pour pénétrer à l’intérieur, chercher une trace de vie.

Une vie qui eut été véritable, certaine et non cette apparence de vie qu’il ne cessait de détecter en chacun d’eux quand ils étaient utilisés par autant de bouches avec autant de différence d’interprétation, avec autant d’intention méchante, moqueuse, blessante, la plupart du temps.

Et, ce que l’on pouvait prendre pour de la négligence, du « je m’en foutisme », était sans doute une sentence injuste mais qu’il avait finit par accepter, par endosser faute d’avoir à expliquer ce qu’il considérait comme bien plus grave.

Il imaginait plutôt qu’il avait été propulsé dans une sorte de monde à part, une dimension parallèle où dés qu’il commençait à vouloir conférer une importance quelconque aux objets et aux êtres, ceux ci semblaient frappés par un malédiction et finissaient par se faufiler au delà de toute notion de poids, de gravité, s’allégeant comme autant de bulles de savon filant vers le plafond pour crever silencieusement.

Il était cet observateur qui, il ne savait ni comment ni pourquoi, ne pouvait qu’observer sans véritablement participer à l’insouciance du monde.

On avait beau le secouer, le frapper, l’insulter, l’enfermer à la cave durant des journées entières, ou bien au grenier, ou le cantonner tout simplement à la chambre. On avait beau fournir autant d’efforts d’amour envers lui finalement pour tenter de la ramener parmi les vivants. Cela ne fonctionnait pas.

Il avait bien senti que tout ce déballage d’attentions avait des fondements positifs malgré tout et lorsqu’il voulait y mettre un terme, il mimait autant que possible, la joie, la peine, la colère et l’amour. Tous ces mots qu’il entendait autour de lui. Il tentait de leur insuffler un peu quelque chose de lui.

Mais ça ne durait jamais longtemps.

S’il pouvait se prendre au jeu quelques jours, quelques semaines, une inquiétante étrangeté lui tomberait dessus tôt ou tard réduisant soudain à néant toutes ses maigres tentatives pour venir au monde.

Aussi Noël, mais dans le fond également toute manifestation festive et collective, le plaçait t’il dans un no man’s land, un territoire apatride entre deux frontières. De ces territoires l’un semblait porter les couleurs de l’indifférence, de la solitude, d’un côté, quant à l’autre c’était le royaume des faux semblants.

Dans cette hésitation que proposait l’essence de ce lieu, il retrouvait la même difficulté que jadis à rédiger sa lettre au Père-Noël.

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