Détachement

Tentative d’évasion. Acrylique sur toile 2010 Patrick Blanchon

Parce que c’était l’époque, parce que sa vie lui semblait tellement confuse, parce qu’il se blessait sans relâche dans toutes les relations qu’il tentait de tisser, parce que il fallait absolument qu’il y ait un parce que, il décida un beau matin que cela suffisait.

Il se rendit au bureau de tabac du coin et acheta un nouveau paquet de Winfield rouges, et un nouveau carnet à spirales.

L’établissement venait d’ouvrir son rideau de fer et la carotte rouge répercutait ses reflets sanglants sur les vitrines alentour et sur la chaussée luisante. Il avait du pleuvoir toute la nuit.

Il était le premier client de la journée et lorsqu’il sortit son gros billet le marchand le regarda avec un petit air contrit en lui demandant s’il n’avait pas plus petit. Sans un mot il récupéra le billet et sortit sa carte bancaire qu’il passa rapidement sur le boitier pour faire jouer l’option « sans fil ».

Il n’y avait qu’un seul bar potable dans le bourg et il se dirigea vers lui. Il avait envie d’entendre un peu de bruit, de voir un peu de vie, et il alla s’installer au fond de la salle en saluant la patronne, une jeune femme tout droit sortie d’un tableau de Ingres avec des formes généreuses une chevelure noire et luisante et des faux cils bon marché qui la reliait tout de même un peu au présent.

 » Et le jeune homme il veut un café » lui lança t’elle avec un sourire complice. Il avait du venir une ou deux fois ici et cela semblait suffisant par ces temps de crise pour devenir un « habitué ».

C’était jour de marché il s’en souvint quand il vit arriver les gars en cotte, et les femmes chaussées de bottes fourrées. Il tendit l’oreille car il adorait écouter les dialogues au comptoir. Souvent les gens déclamaient une poésie qu’ils semblaient ignorer totalement.

Dans une langue simple souvent, avec une économie de moyens étonnante, et des silences flamboyants qui laissaient parfaitement résonner les phrases.

Peut-être pensa t’il était il temps de se remettre à écrire sur tout cela songea t’il et il caressa la tranche du carnet qu’il avait déposé devant lui, mais sans conviction véritable.

Il préféra plonger dans cet instant totalement comme dans une scène « mythique » abolissant à la fois le temps et l’espace.

Une sorte d’oasis qui soudain aurait surgit d’on ne savait où. Alors l’humanité serait née dans ce bistrot, et elle aurait été à la fois divine et triviale et ce tout en même temps puisque de toutes façons le temps serait aboli, que l’éternité serait cet instant.

Il en profita pour poser ses lèvres sur le bord de la tasse afin de mesurer la chaleur de ce café intemporel lui aussi. Il était encore chaud.

Et puis soudain il y eut un bruit un peu plus fort que les autres, un bruit différent, un bruit qui n’aurait absolument rien eu à faire ici.

Un son de trompette et sans savoir pourquoi il su que ce ne pouvait être que le son des trompettes de Jéricho qui lui revenaient.

Il se trouva d’un coup en lévitation, et dans un mouvement d’ascension lente et progressive, par palier, il atteignit bientôt le plafond.

Il n’était pas si étonné et il s’en étonna un peu.

Il voyait la scène désormais de haut avec une belle altitude. Et puis il vit son reflet sur le grand miroir. le reflet du vieux assis à la table du fond, c’était lui. Il eut un peu de mal à se reconnaître mais quelque chose de familier quand même lui rappela que c’était bien lui.

Il toucha le plafond de l’index dans cet état d’apesanteur qu’il avait vu à la télé dans l’univers des séries B peuplé de cosmonautes. Son doigt s’enfonça dans la matière comme dans du beurre.

Il décida de passer la tête et puis pour finir le corps tout entier. Il se retrouva à l’étage dans un appartement qui avait conservé le décor des années 60, l’époque de sa naissance.

Dans la cuisine une jeune femme s’affairait à éplucher des légumes et près d’elle assis à la table de la cuisine revêtu d’une nappe vichy, un petit garçon potelé s’appliquait à faire un beau dessin.

Il allait se rendre compte, il le sentit soudain que c’était lui enfant quand la panique surgit à se moment là. L’idée qu’il était mort subitement en buvant un café dans un bar anonyme comme un vieux con sembla l’électriser.

Il eut cette envie de frapper du poing quelque part sur quelque chose mais il ne rencontra rien de vraiment solide et le monde commença à se dissoudre doucement comme la buée sur le pare brise quand, une fois la nationale dépassée, il rejoignait l’autoroute au volant de son vieux Kangoo jaune qu’il e pouvait d’ailleurs plus utiliser suite à un contrôle technique refusé.

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