La langue maternelle

Poupées russes.

Ils arrivèrent en novembre je crois, il commençait à faire froid et le jeune homme avait éprouvé une faible satisfaction a enfiler à nouveau le pull de l’année passée celui avec les rayures blanches et noires qui, parait-il, venait de Bretagne. Il sentait bon la lessive et la lavande et il se sentait en sécurité lorsqu’il le portait.

C’est la mère qui alla ouvrir. Les deux hommes devant la porte venaient du Nord du monde. Une terre dont il n’avait jamais entendu parler qu’à de rares occasions.

Le plus grand et le plus jeune et donc d’emblée celui qui lui paru le plus sympathique était Estonien, l’autre un peu balourd, engoncé dans une doudoune bleue portait des lunettes à verres épais. Il n’exprimait rien de particulier c’était un russe apprit on un peu tard.

Le père était parti tôt le matin pour aller rencontrer des clients du coté de Senlis ou de Lille ou de Gap il ne s’en souvenait plus vraiment. Ce dont il se souvenait c’est qu’il n’était pas là lorsque les deux hommes entrèrent dans la maison pour la première fois. C’est la mère qui alla les accueillir et lui l’adolescent qui baragouinait quelques mots d’anglais.

La mère les conduisit au salon où elle leur proposa du café et elle fit un signe au jeune homme de venir l’aider. Il constata qu’elle portait une robe différente des autres jours, plus éclatante, plus lumineuse, plus colorée aussi. Et puis elle avait du aussi se rendre chez le coiffeur récemment car il découvrit soudain que la racine de ses cheveux généralement blanchâtre ne l’était plus.

Tout était posé sur le plateau quand la sonnette de la porte d’entrée retentit à nouveau. C’était la grand-mère avec son oncle qui débarquaient. Il avaient du prendre un taxi parce que ce dernier avait du mal à se déplacer à cause d’un AVC. Depuis il se trouvait paralysé sur tout un coté et passait ses journées à fabriquer des programmes informatiques pour se requinquer disait il.

Quand la vieille dame se retrouva devant Marc, c’est ainsi qu’il se présenta en lui tendant la main avec une déférence incroyable, elle prononça des mots qu’il n’avait jamais encore entendu dans une langue inconnue. Marc lui sourit, son regard s’illuminait et le regard de la vieille généralement tellement grave aussi.

Le russe semblait assoupi sur le canapé. Il n’avait pas quitté sa parka comme lorsqu’on ne tient pas à rester. Il avant tendu une main molle vers lui en entrant tout à l’heure, nulle doute que la grand-mère ressentirait le même malaise en la serrant et il la guetta du coin de l’œil. Mais elle le regarda froidement sans ciller et il cru même voir qu’elle se frottait la main sur sa cuisse comme pour la nettoyer presque aussitôt.

Marc avait du surprendre la froideur qui s’emparait de la vieille femme. Ses yeux bleus devinrent soudain graves et puis tout à coup un sourire apparu et il dit une phrase dans cette langue chantante qui tout de suite apparue mélodieuse au jeune homme. C’était assez proche de l’italien avec un nombre incalculable de voyelles. Et il le vit s’emparer d’un gros sac qu’il avait posé près de lui et en sortir des présents emballés dans un papier cadeau sobre.

Il avait apporté du thé et des conserves pour la grand-mère, un jeu de poupées gigognes colorées pour ses hôtes, et lorsqu’il tendit au jeune homme son cadeau celui ci le déballa rapidement pour découvrir un magnifique jeu d’échec fabriqué en bois et dont chaque pièce était décorée à la main de couleurs chaudes et brillantes .

La grand-mère alors le remercia au nom de tous et de sa voix rocailleuse elle laissa couler des mots, des phrases qu’il trouva d’une beauté émouvante.

Ils étaient venus en France pour réaliser un court métrage sur un des plus grands peintres et graveur Estonien. Edward Wiiralt que la grand-mère avait bien connu dans sa jeunesse lorsque, comme elle, comme tellement d’autres il avait fuit le communisme pour venir s’installer à Paris.

En effectuant des recherches dans les archives de Tallin, la capitale, Marc avait remonté la trace de l’artiste et était tombé sur quelques noms dont celui de la grand-mère.Un rendez vous avait été pris, des autorisations avaient été demandées pour qu’il puisse venir en France. Nous étions dans une autre époque, avant Gorbatchev, avant l’effondrement du bloc soviétique dont l’Estonie faisait toujours partie.

Quelques années auparavant toute la famille s’était cotisée pour offrir à la grand-mère et à Vania son compagnon un voyage en Estonie. Mais Vania avait décliné l’offre. Son passé de barin, de capitaine dans les troupes de Kornilov lui avait fait renoncé à ce voyage qui, il le disait, le ramènerait à de biens mauvais souvenirs.

Aussi la petit dame était-elle partie seule dans un avion de la compagnie Aeroflot.

La première chose qu’elle avait demandée une fois arrivée dans le pays ce fut de se rendre dans son village natal, à quelques kilomètres de la capitale. Mais cela lui avait été refusé car une base militaire y était désormais installée. Elle s’était retrouvée alors dans un pays, dans une grande ville semblable à toutes les grandes villes, une ville qu’elle ne connaissait qu’à peine et ce voyage, dont elle avait tant rêvé, se transforma en fiasco.

« Small fish like rollmops » avait dit Marc en montrant du doigt un des petits bocaux posés sur la table comme pour ramener la conversation dans le présent. Le jeune homme esquissa un sourire et comprit que l’homme faisait un effort pour s’adresser à lui.

Puis la grand-mère et Marc s’isolèrent, la mère débarrassa les tasses, l’oncle attira l’attention du russe dans le jardin en baragouinant quelques mots et le jeune homme resta assis dans le salon à examiner son nouveau jeu d’échecs.

Il n’arrivait pas à saisir un traître mot de ce qui se disait entre eux. Et il fallut attendre le déjeuner pour qu’une fois attablés toute l’histoire fut enfin relatée par la grand mère dans son français approximatif. Elle n’avait jamais voulu vraiment effectuer d’efforts pour perdre son accent complètement. Comme on s’accroche physiquement et de façon instinctive et obstinée elle n’arrivait pas à prononcer certaines locutions.

Au lieu de dire « je vous emmerde » par exemple comme nous avons souvent coutume ici de le dire, elle se contentait d’un « je te merde » ce qui la propulsait en plus de son passé d’exilée au grade de rebelle formidable pour le jeune homme.

Ils restèrent ainsi quelques jours, deux ou trois pas plus et Marc le cinéaste estonien recueillit toutes les précieuses informations, les souvenirs de ces temps lointains où la diaspora russe et estonienne se retrouvait dans des appartements exigus dans une pauvreté qui n’avait pas grand chose à voir avec la misère dans le fond. Même pauvres, comprit le jeune homme, ils étaient riches d’espoir, riches d’idées, riches de leur art car la plupart bien sur étaient des artistes comme Viiralt. Malgré tout, ce ne devait pas être aussi rose que ce que voulu dire la grand-mère car le peintre, célèbre désormais en son pays natal, était mort achevée par le désespoir, la faim et l’alcool dans un taudis misérable de Paris.

Après ces quelques jours passés en compagnie des deux hommes le jeune homme se trouva des origines nordiques, voire vikings qui semblèrent lui conférer une force nouvelle.

Il s’intéressa de près à la mythologie finlandaise et récupéra à la bibliothèque un ouvrage traduit en français du Kalevala. qui signifie  » Le jour des Live ou la victoire des Live ».

En lisant cet ouvrage en vers, il lui sembla retrouver des souvenirs de toute cette partie de son histoire à laquelle il ne s’était jamais vraiment intéressée. Toute une partie de sa famille, de ses ancêtres évidemment héroïques dont la trace se trouvait désormais encryptée dans une poésie que presque plus personne ne parlait.

Pour le jeune homme, les Estoniens devinrent soudain comme les dépositaires plus ou moins conscients, tout comme lui, de tout un héritage auquel il ne pouvaient plus guère avoir accès que par la poésie qu’on ne trouvait plus désormais que dans récits lointains d’une langue morte.

Alors il s’en allait marcher dans les bois au dessus dans les collines, ou alors sur les vastes plateaux plantés de maIs ou de luzerne. Il voulait se retrouver plus proche du ciel, en altitude pour surprendre dans le vent de vieilles paroles oubliées qui lui reviendraient ainsi portée par les éléments d’une langue maternelle.

Cette langue maternelle dont il n’avait pour l’aimer que quelques bribes, de rares souvenirs et sur laquelle son cœur comme son imagination allaient tisser, en s’appuyant sur une mythologie familiale, comme sur l’histoire de ces artistes exilés morts loin de chez eux, une nouvelle épopée qui prolongerait toutes ces vies, toutes ces histoires pour qu’elles ne disparaissent pas complètement dans l’oubli.

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