La sincérité en peinture.

« Nulle part ensemble » Acrylique sur toile 2019 Patrick Blanchon

Je prends appui sur la peinture pour parler de la sincérité parce que c’est sans doute par celle ci uniquement que j’ai pu véritablement en comprendre la nature.

Depuis que j’ai commencé à peindre il y a de cela plus de cinquante ans, la peinture en elle-même n’était qu’un prétexte. Faire de jolis dessins pour tenter d’obtenir une reconnaissance que je ne pensais avoir jamais aussi vive par toutes les autres actions que je menais, et puis je me suis plus ou moins aperçu que de réaliser de jolies peintures canalisait ma volonté d’être aimé.

C’est à dire qu’il me fallait m’asseoir, prendre le temps nécessaire à réaliser tout cela et pendant ce temps là justement je ne me dispersais pas comme j’en ai toujours eu l’habitude.

Dessiner et peindre ne pouvait s’effectuer que dans une durée que j’acceptais au titre de concession, de compromis parce qu’il y avait un intérêt à la clef , celui d’être accepté et aimé.

Je ne me souviens plus vraiment si j’avais un véritable amour du dessin ou de la peinture. J’ai beau tenter de me souvenir, mais je ne le pense pas. J’étais fasciné par les tableaux à l’huile que réalisait ma mère, mais l’ambiguïté de notre relation, ne me permettait pas de considérer la peinture pour elle même. La peinture était à la fois un lien et une barrière entre ma mère et moi.

Sans doute en mourant ma mère me permit t’elle d’approcher enfin différemment la peinture.

La peinture avait un rapport étroit avec le père de ma mère également qui était diplômé des beaux arts de Saint Pétersbourg et que je n’ai jamais connu mais dont la légende familiale à finit par me dresser une image d’artiste raté.

Je ne me souviens seulement qu’il m’était facile de dessiner ou de peindre pour obtenir un résultat qui semblait plaire aux personnes qui m’entouraient, que ce soit les membres de ma famille, ou bien mes camarades d’école, voire les professeurs d’arts plastiques qui dressaient mes louanges parfois en montrant mes travaux à la classe.

Le dessin et la peinture ne furent que des moyens pour obtenir une reconnaissance, une attention, de l’amour.

Si j’étais doué cependant je ne travaillais pas vraiment de façon régulière. Je m’y mettais seulement quand je ressentais le vide, la solitude ou la carence affective.

Enfin, on peut poser plusieurs mots divers là dessus sans arriver cependant à définir vraiment cette sensation terrible de vide.

Si j’avais vécu à une autre époque Saint-Jean de la Croix aurait pu reconnaître dans ce vide l’ennui propice à recueillir la grâce, et je dois bien avouer que cela m’a longtemps attiré aussi.

En tous cas c’est à ces moments là que j’éprouvais cette nécessité à m’emparer alors d’une feuille de papier, d’un crayon ou d’une boite de couleurs pour tenter d’attirer dans la périphérie de ce vide l’attention qui je l’espérais le comblerait.

Je n’avais pas encore à cette époque de ma vie la sensation d’être un imposteur. Mon analyse de la situation ne me le permettait pas et heureusement sinon je crois que je n’aurais pas pu m’engager bien plus loin dans le dessin et la peinture. J’aurais été un simple voyou ou alors un homme d’affaire roué en ne choisissant pas le doute.

Donc j’ai dessiné et peins par intermittence, quand cela m’arrangeais et je ne pensais pas avoir vocation à en faire un métier.

A l’age adulte, vers 18 ans j’ai été attiré par la photographie un peu par hasard. Le choc reçut par les images des diapositives réalisées lors d’un voyage en Irlande effectué en 1980 m’a profondément bouleversé . C’est à ce moment que j’ai pris conscience qu’on pouvait simplement photographier ce qu’on appelle la réalité et la pellicule la restituait sans l’émotion ou l’état d’esprit avec lesquelles nous avons coutume de ne pas la regarder mais de l’interpréter.

C’est à dire qu’il me fallait consulter ces clichés pour m’apercevoir à quel point j’étais loin de saisir ce qu’était vraiment la réalité lorsque j’étais dedans en train de la vivre.

La photographie m’excluait du décor et ne restait plus que celui-ci c’était magnifique. Evidemment je ne connaissais à cette époque pas grand chose à la compostion. Et, si je me doutais bien qu’il pu y avoir des règles à respecter ayant feuilleté des manuels, je crois que la notion de cadrage fut déléguée au hasard la plupart du temps afin de mieux m’ extraire encore du décor. Enfin ce n’est pas tout à fait juste. Disons que j’ai essayé de faire de « belles photos » pendant un moment, et puis assez vite je suis passé à autre chose.

Cependant qu’autour de moi personne ne comprenait pourquoi je faisais des photos si étranges et qui ne voulaient rien dire pour la plupart des gens à qui je les montrais.

Pour résumer la photographie m’a révélé quelque chose que je n’étais alors pas en mesure d’analyser et j’ai du mettre une quinzaine d’années à tourner autour du pot, en vain.

Pour comprendre ce qui s’était passé il aura fallu encore bien des années et que je traverse la peinture à nouveau, que j’éprouve à nouveau un sentiment d’imposture et qu’au final je me demande ce qu’est pour moi la sincérité comme la réalité car au bout du compte les deux semblent se confondre ou se rejoindre.

Que peut bien être la sincérité et la réalité quand on s’aperçoit que rien n’est stable ni au dehors de soi ni en soi sauf cette instabilité permanente des choses ?

Ce fut une énigme vraiment, un casse-tête, une vraie souffrance au final mais cela juste parce que j’imaginais être le seul à n’être pas sincère. J’avais une admiration sans borne pour les personnes qui possédait cette qualité ou cette force d’âme ou cette naïveté profonde et je les admirais d’autant que je ne pensais pas du tout posséder la moindre de ces facultés.

J’avais le désir de m’accaparer la sincérité d’autrui pour la faire mienne je crois. N’est-t’il pas habituel de passer par les autres pour se rejoindre soi-même dans ce fabuleux jeu de miroirs ?

Quand je me regardais en face, je ne voyais toujours qu’un imposteur, un tricheur, un menteur, je n’avais guère d’estime envers moi il faut bien le dire. Dans le parcours de survie que j’avais suivi il m’avait fallu abandonner tant de choses précieuses je m’en apercevais peu à peu.

La confiance en l’autre n’était pas la moindre de ces précieuses choses ainsi que la confiance en moi.

J’avais poursuivi sans m’en rendre compte une forme de maltraitance envers moi-même qui prenait sa source dans la petite enfance et ne cessait de reprendre les discours entendus, les plus blessants surtout, et de mon propre chef car j’avais fui bien loin de tout cela le croyais je.

Comme il est difficile d’aimer vraiment qui que ce soit quand on doute de tout et surtout de soi même.On aime alors comme on lance une bouée à la mer, et le naufragé n’est nul autre que soi que l’on voudrait confusément sauver.

Combien de fois me suis je réveillé sur une plage abandonnée ? je ne le compte plus. C’est sans cesse le même scénario qui se répète à l’infini jusqu’à ce qu’enfin je comprenne que dans le fond je suis bien tout autant menteur que sincère, autant que les autres, ni plus ni moins.

Je me suis posé bien des questions et me suis joliment torturé les méninges aussi quant à la sincérité en peinture. C’est exactement la même chose dans le fond à chaque tableau j’ai été aussi menteur que sincère, chaque tableau est une sorte de médaille avec ses deux versants.

Dans le fond s’attacher à un seul versant de celle ci, à cette fameuse « sincérité » n’est ce pas se couper à moitié de la peinture, s’obstiner à ne vouloir en regarder que l’aspect « joli » et « plaisant ».

Non la peinture m’a fait aussi souvent passer par le mensonge afin d’estimer comme à la surface de la toile comment placer les valeurs pour établir une profondeur, pour inventer de nouvelles harmonies de couleurs.

Dans le fond les deux se valent et servent la peinture seule, mais pas le peintre.

Ce n’est pas la sincérité qui peut servir de moteur au peintre que je suis car elle donnerait trop de poids au mensonge en tentant de prendre le dessus sur lui.

La sincérité est désormais un pinceau qui a perdu ses poils, et avec lequel je me gratte le dos , pas grand chose de plus.

Je préfère mille fois l’obstination et la régularité qui elles m’apporteront l’idée plutôt que cette sincérité merdique dans laquelle j’ai perdu des années à me torturer.

Il se pourrait car la vie a tellement d’humour qu’à la fin des fins l’obstination, la régularité, l’idée et la sincérité se rejoignent et que je m’aperçoive de leur synonymie. Mais ne mettons pas la charrue avant les bœufs : « à chaque jour suffit sa peine. »

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