Notoriété

« Conquistador » 100×100 cm Huile Patrick Blanchon 2018

Il reprenait conscience peu à peu. La nuit avait été agitée et il n’avait pu trouver le sommeil que durant quelques heures. Il ne parvenait pas à se rappeler s’il avait rêvé ou non. L’article qu’il avait parcouru sur les rêves quelques jours auparavant lui assurait pourtant que c’était une très bonne chose de ne pas se souvenir. La lessiveuse avait fait le job et peu importe que la conscience soit impliquée ou pas.

Il tenta de mettre un peu d’ordre dans ses idées en se remémorant toutes les priorités de la journée à venir. Mais l’envie d’un café fort le propulsa hors du lit et puis, tout n’était-il pas inscrit sur l’agenda ? Il n’aurait qu’à le consulter tranquillement en déjeunant. Cependant au moment de s’emparer de celui ci, il songea à tout autre chose et l’oublia.

Un coup d’œil par la porte vitrée de la cuisine lui rappela que c’était toujours l’hiver, des petits paquets de neige s’étalaient un peu partout dans la cour sur le carrelage de la terrasse sur le rebord des pots de lauriers et sur la bordure de la jardinière qu’il avait construit l’été dernier sur une injonction conjugale.

Elle dormait toujours. Il s’était levé sur la pointe des pieds pour ne pas la réveiller. Il éprouvait toujours le même plaisir à se retrouver seul dans la cuisine à déjeuner dans le calme et le silence. Il jouissait littéralement de ces courts instants où il pourrait se retrouver dans ce genre de liberté où personne ne pourrait venir le déranger.

Il était pourtant libre la plupart du temps pensa t’il, mais dans la journée le risque d’être dérangé se trouvait démultiplié.

Depuis qu’il commençait à exposer régulièrement son travail, depuis qu’il postait des images de ses tableaux sur les réseaux sociaux, il devenait de plus en plus la cible de toutes les sollicitations.

Au début il avait éprouvé un plaisir narcissique légitime à recevoir toutes ces sollicitations , cela pouvait être parfois jusqu’à plusieurs appels téléphoniques par jour provenant de n’importe quel coin de France afin de lui proposer de venir montrer son travail.

Ou bien on l’appelait pour un article qu’un journaliste voulait à tout prix réaliser sur lui. Ou bien les rares fois où il ouvrait sa boite mail il se rendait compte de l’augmentation sensible des propositions que de grands salons nationaux et internationaux lui faisaient parvenir.

Il passait une matinée dans la semaine à éplucher tout ça, les notifications, les like, les commentaires des divers réseaux sociaux également, répondre à tous ces témoignages d’amitié intéressés ou non , à toutes ces sollicitations au début le flattait.

Puis au fur et à mesure il commença à constater que cette notoriété naissante si elle avait quelque chose d’enthousiasmant certes, dissimulait un aspect négatif, la plupart du temps toutes ces sollicitations étaient loin d’être gratuites.

Il repensa à la phrase de Andy Wharoll qui prophétisait que chaque habitant de cette terre tôt ou tard connaîtrait son petit quart d’heure de gloire, et il hocha la tête ce faisant car il y était à ce fichu quart d’heure , il en ressentait à la fois l’excitation, mais déjà, mesurait toutes les conséquences possibles de cette excitation.

Il ne tombait cependant pas dans le piège complètement. Sa sauvagerie naturelle, et son besoin vital d’indépendance, de liberté depuis quelques années étaient passés en tète de liste de ses priorités. L’important était de continuer à travailler, de peindre avant tout, de ne pas se laisser déstabiliser par le décorum, par le superficiel, par l’inutile.

Il avait d’ailleurs délégué pas mal de choses à son épouse concernant la communication. C’est elle qui s’occupait la plupart du temps de répondre à toutes les sollicitations de l’extérieur. Il lui transférait tout ça car après tout c’est elle qui exigeait qu’il sorte de l’atelier pour aller exposer ses toiles. Il fallait faire bouillir la marmite, cela avait été le postulat de départ quand il avait commencé à exposer de plus en plus et qu’elle avait compris qu’il ne s’en sortirait pas tout seul.

S’il n’avait tenu qu’à lui, il aurait considéré qu’il effectuait déjà suffisamment de compromis au profit du monde extérieur en dispensant ses cours et en se déplaçant de lieu en lieu pour les divers ateliers dans lesquels il s’était engagé.

Dans son for intérieur, l’argent n’avait jamais vraiment été une priorité, mais le temps, le temps à prendre pour ne rien faire ou pour faire dans son activité de peintre, le temps était ce qui lui paraissait être la seule véritable richesse, le véritable capital.

Et ce capital il en avait dilapidé déjà plus d’un demi siècle, il ne voulait surtout pas gaspiller ce qui pouvait lui rester et se disait t’il

« On ne sait jamais quand tout cela va finir, quand tout va s’arrêter » et c’était devenu chez lui une obsession.

L’idée de la mort accélérait la rapidité de ses choix profonds. Simplement ces choix n’étaient pas toujours en accord avec ceux de son épouse qui, elle aussi parlait, de plus en plus de « profiter de la vie ».

Elle lui parlait de voyages dans des pays chauds, de pouvoir se rendre régulièrement chez le coiffeur, de pouvoir prendre le temps de s’offrir un soin, un massage aux pierres chaudes ou je ne sais quoi …tout cela il pouvait le comprendre bien sur et c’est aussi pour cela qu’il avait finit par accepter ce boulet que devenait peu à peu cette notoriété.

Il lui semblait qu’il était parvenu à une époque de sa vie où la notoriété qu’il avait confusément tant recherchée de milles manières diverses mais qu’il nommait alors reconnaissance, amour, il n’en avait plus tant besoin pour lui même que pour apaiser les inquiétudes permanentes de son épouse.

Dans le fond ne lui donnait t’elle pas enfin tout ce dont il avait besoin, la patience, la reconnaissance, une affection véritable, n’était ce pas tout simplement cela l’amour?

Et avec tout ça elle savait très bien lui dessiner trivialement les limites de cette notoriété afin qu’il ne se perde pas dans un orgueil démesuré Elle savait lui rappeler quand il s’envolait un peu trop haut toutes les années de galère qu’ils avaient traversées ensemble.

Alors il se souvenait aussi comment elle avait été courageuse de continuer à partager sa vie.

Il avait été un être insupportable pour lui même et pour les autres et il l’était toujours et elle aurait eut maintes fois l’occasion de partir, de baisser les bras, de ne pas « perdre son temps » comme il avait eu coutume de le lui dire quand il se trouvait au plus bas et qu’il ne comprenait pas sa patience.

Mais elle était toujours là.

En se servant un autre café il eut envie d’explorer encore un peu plus cette histoire de notoriété et soudain il pensa à ces « amis » qu’il s’était faits sur la toile, d’autres peintres comme lui avec qui il avait sympathisé au gré des multiples publications de leurs travaux et des siens.

Certains il le constatait développaient des stratégies flirtant avec le commercial le marketing en multipliant les offres, les promotions à l’approche des fêtes. Il ne pouvait pas leur en vouloir de tenter toutes ces choses bien sur. Après tout son problème à lui n’était-t’il pas d’avoir érigé l’art en discipline monacale, en discipline intellectuelle, proche d’une discipline religieuse finalement, une sorte d’intégrisme ?

Toute l’histoire de sa vie, de ses victoires et de ses échecs finalement se résumait dans le fait qu’il avait toujours sublimé les choses, il avait toujours mit la barre bien trop haut.

Il repensa à cette femme qui produisait des toiles extrêmement onctueuses et colorées, un mélange de joie et de férocité et qui ne cessait d’acquiescer à toutes les propositions qu’on lui faisait

Il la voyait ainsi sur internet régulièrement exposer d’un bout à l’autre de la France, dans toutes sortes de lieux, la plupart du temps payants bien sur. Elle devait être à la retraite pensait-il et avait plus de moyens que lui à investir sans doute. Mais cela n’ôtait rien à ce courage cette opiniâtreté qu’il décelait chez elle. Un bull dozer qui ne reculait en apparence devant rien. En apparence car il lui arrivait de déceler parfois dans ses publications un peu d’amertume, un peu de fatigue, un peu de désabusement aussi. Il vit passer soudain l’image fugace d’un cuisinier dans « top chef » qui disait « je ne lâche rien »

Il y avait aussi cet autre peintre pour qui il éprouvait une affection presque paternelle et qui prenait la peinture comme cheminement vers la foi ou comme preuve de celle ci il ne savait plus vraiment.

Il avait vu ce gars sauter le pas courageusement , témérairement ? en abandonnant un travail stable pour s’engouffrer dans cette fameuse « vie d’artiste » dont on dit qu’il y a beaucoup d’appelés et bien peu d’élus.

Il avait noté en lui cette une sorte de rage qu’il connaissait si bien dissimulée maladroitement la plupart du temps sous une patine de politesse ou de professionnalisme parfois exagérée ou naïve.

Il voyait aussi cet autre ami reclus dans son petit village du Vercors, peintre de grand talent et exposé dans de nombreux musées du monde entier, mais dont la douleur de n’être pas suffisamment reconnu, ou plutôt écarté pour ses positions récalcitrantes face au marché de l’art, semblait entamer peu à peu et par moment l’immense vigueur.

Il se demanda ce qui pouvait bien compter vraiment , qu’elle pouvait être la véritable motivation de ces personnes qu’il venait de se remémorer.

Evidemment publiquement on assistait toujours plus ou moins au même discours qui se résumait à « l’envie de partager son art ». C’était une sorte de politesse, un code en fait pour ne pas dire : si je ne vends pas de tableau je vais finir par m’épuiser, par crever car je n’ai que ça pour vivre parce que ma folie, mon courage, ma paresse ne m’a finalement proposé que cette voie à la fin pour tenter d’exister.

Il se demanda combien de temps pouvait durer pour chacun cette illusion de sincérité qu’il avait repérée et finit par répudier en lui. Il fallait bien plus que ça pour continuer à peindre, à peindre vraiment se disait il.

La notoriété pouvait même être un frein définitif si l’on n’y prenait garde à toute possibilité de discernement et tous ceux qui seraient frappée par celle ci des victimes potentielles qui s’ignoraient encore.

La notoriété quand il y repensait à nouveau en rangeant sa tasse dans le lave vaisselle, ce pouvait aussi être ce fameux « miroir aux alouettes » que ne cessaient jamais d’évoquer les « vieux » omniprésents tout autour de lui depuis son enfance.

Il était peut-être devenu un de ces « vieux » désormais et sans doute était ce aussi pour se rassurer de ses pertes, de ses échecs, de la perte de sa jeunesse aussi certainement, qu’il avait décidé ce matin là de s’en prendre à la notoriété.

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