Karma

Aré Krishna !

Il revit tout à coup le groupe de types et de nanas vêtus avec des rideaux le crane presque totalement rasé et qui marmonnaient des trucs exotiques en secouant des clochettes.

Il n’étaient pas dans le quartier la semaine passée, c’était un genre de nouveauté, une attraction si l’on veut. La boulangère avait hoché la tête prenant un air désespéré puis s’était exclamée avec une somptueuse mine de contrition :

« Non mais vous vous rendez compte Monsieur Pierre,

si jeunes et tellement paumés déjà … »

Monsieur Pierre avait lorgné les seins de la boulangère et puis il avait dit sur un mode automatique

-ça leur passera avant que ça ne me reprenne.

Enfin il avait avisé l’étalage de bonbons et pendant qu’elle retournait au labo pour aller rechercher de nouvelles baguettes, il avait pris une grosse poignée de « pie qui chante » que l’établissement vendait au détail.

Et en ressortant il décida d’aller faire un tour au jardin public, le temps splendide déposait sur la ville une patine d’éternité et l’urgence absolue, pensa t’il, était de s’engouffrer immédiatement dans la douceur du farniente.

Il arriva au parc et il y avait peu de monde. Il tira une chaise en fer près du bassin ou deux gamins se chamaillaient à propos de petits riens. Alors il tira la chaise un peu plus loin. Puis, au bout de quelques instants, il avisa une jolie femme au regard triste qui semblait hypnotisée par le jet d’eau.

Il avait toujours rêvé pouvoir aborder une femme ainsi en venant s’installer paresseusement au Luxembourg. Le mot « Luxembourg » devait sans doute proposer ça, cette sonorité quand il le prononçait était comme une promesse confuse de luxe de calme et bien sur de volupté.

Mais il se contentait d’imaginer, de fantasmer à la rigueur, il n’allait jamais au delà cela lui paraissait tellement ridicule. Enfin il se trouvait ridicule dans ce genre de situation lorsqu’il désirait se projeter dans celle ci.

Le ridicule était le verrou qu’il posait sur son désir comme sur ce sentiment de solitude qui ne le quittait pas.

Elle ne devait pas avoir dépassé encore la cinquantaine et il y avait dans son regard quelque chose de lourd et d’émouvant qui la rendait terriblement attirante.

Au bout d’un moment elle dut s’apercevoir qu’il la dévisageait, les femmes ont un sixième sens pour ça , elle le toisa et il se sentit confus et gêné comme si elle l’avait pris en faute.

Il se demanda s’il devait lui sourire ou faire semblant de l’ignorer mais il se trouva tellement nul dans ses tergiversations qu’il se leva énervé et qu’il décida de sortir du parc, d’aller s’asseoir à la terrasse d’un café peut-être.

Il s’imagina un instant en train de siroter un petit blanc, le soleil sur le formica de la table, la luminosité du verre, le brouhaha rassurant de la rue mêlé à ceux de l’arrière salle. C’est ainsi qu’il se convainquit et sans un regard vers elle il détala.

En entendant le grincement du portillon qu’il poussait il éprouva d’un coup un grand vide, alors il se réfugiât en toute hâte dans la tristesse. C’est à ce moment exactement que le petit groupe repassa devant lui avec son tintamarre de chansons et de clochettes.

Ils avaient de la cendre sur le front et leurs regards étaient joyeux. Il les envia soudain sans bien savoir pourquoi.

Puis il repensa à un article qu’il avait lu des années auparavant quand il s’intéressait encore un peu à la spiritualité, quand il était jeune. Et le mot karma sembla sortir du lot confus de tout ce qu’il avait parcouru.

Les commentaires sont fermés.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :