Tout va bien

cité à Nanterre

Depuis les hauts balcons des barres de béton, du fin fond des ruelles crasseuses jonchées de papiers gras et de seringues usagées, dans les parcs chauves, derrière les murs lépreux des usines on entendait cette ritournelle. Un tout va bien dont l’écho se propageait peu à peu dans toute la cité.

Les flics étaient venus hier pour ramasser quelques gamins qui fumaient dans le hall du bâtiment C, ce qui avait occasionné quelques bris de vitrine dans le centre ville un peu plus tard dans la soirée.

C’était une journée ordinaire pensait Jack, il risquait même de faire un peu plus chaud d’après ce qu’avait déclaré de sa voix melliflue la présentatrice de la météo quand il avait allumé machinalement la télé en prenant son café matinal.

Quelque chose pourtant ne semblait pas tourner bien rond. Au fond de lui il ne pouvait plus ignorer cette sensation persistante de malaise qui ne le lâchait plus depuis des semaines.

En fait depuis novembre un certain nombre d’indices s’étaient présentés à lui qu’il n’avait eu de cesse de vouloir mettre de coté. En vieillissant il accumulait les occasions de botter en touche sitôt qu’il voyait poindre les emmerdements.

« Tout va bien » se disait il comme on récite un mantra.

Il décida d’aller rincer sa tasse et de se préparer pour aller faire pisser le chien. Le docteur lui avait déclaré la dernière fois qu’il fallait qu’ils marchent tous les deux, ça ne pouvait leur faire que du bien. Au début il avait un peu râler à cause de ses genoux, ses articulations, l’arthrite , mais peu à peu il se rendait compte que c’était devenu une habitude, un rituel, qu’il ne pouvait plus laisser tomber. Qu’il vente ou qu’il neige la ballade matinale s’imposait et il ne se sentait pas de taille d’y renoncer.

Tout va bien le chien on va y aller et il suffisait qu’il prononce cette phrase à voix haute pour que le chien s’anime tout à coup, se lève péniblement et s’agite en rond en mimant l’enthousiasme effréné devant son maître. Alors Jack s’emparait de la laisse, les parties métalliques s’entrechoquaient légèrement et c’était le signal du départ.

Ils descendaient les escaliers depuis le 5 ème et une fois l’odeur de pisse dépassée montant des caves ils se retrouvaient sur le seuil devant l’immeuble. Le parking n’était pas très loin, alors ils rejoignaient le vieux kangoo jaune ex véhicule postal qui dégageait une fumée épaisse et blanche au démarrage et ils filaient vers le bois voisin.

Il faudra que je m’occupe de ces saletés d’injecteurs pensa Jack en se garant au plus près du chemin forestier.

Et puis il n’y pensa plus.

Quand ils étaient ainsi le chien et lui, dans le bois et qu’ils marchaient il retrouvait des choses précieuses, des riens, qui lui permettaient de pénétrer dans un moment présent aux limites floues. Si ce n’était ses guibolles défaillantes il aurait pu avoir 10, 15, 20 ans la notion du temps s’évanouissait. Même le chien était intemporel car aussi loin qu’il le pouvait, Jack ne se souvenait pas avoir traversé le bois sans un chien à ses cotés.

Il y avait un peu de brume et ils avançaient d’un pas tranquille. De temps en temps un jogger surgissait et les dépassait avec un petit signe de la main. Ou alors il rencontrait d’autres promeneurs de chien. Parfois aussi il pouvait marcher longtemps sans rencontrer âme qui vive.

Mais la plupart du temps la marche le plongeait sans qu’il ne s’en aperçoive dans ses souvenirs. Et ces souvenirs portaient souvent un autre nom, un synonyme ce pouvait aussi bien être des remords ou des regrets lorsqu’il pensait à Jane qui était partie deux ans plus tôt.

Elle aussi quand il s’en souvenait disait « tout va bien » et puis elle s’allongeait devant la télé des après midi entiers les yeux mi clos entre veille et sommeil.

Ce sont les flatulences à répétition qui avait alerté Jack au début. Alors il l’avait envoyée voir le pharmacien qui lui avait diagnostiqué un épisode bénin de gaz en lui prescrivant du charbon. Le généraliste qu’il avaient consulté semblait de mèche avec le pharmacien d’ailleurs car le diagnostic établi à la va vite un jour d’affluence avait été le même.

Personne ne voulait songer au cancer évidemment.  » tout va bien ne vous inquiétez pas madame »

Jack se demanda si les hôpitaux n’avaient pas reçu des consignes pour hâter la cadence, Tous ces vieux ça devait être un problème pour la communauté pensa t’il.

En examinant ses souvenirs proches en matière d’admission, il releva le fait que ses connaissances disparaissaient elles aussi peu à peu. Elle pénétraient dans le système hospitalier comme de la viande dans un hachoir, sauf qu’on ne voyait rien ressortir. Ça finissait dans la morgue ,odeurs d’éther et de formol, quelques copains autour du cercueil posé sur des tréteaux et c’était fini.

A un instant le souvenir qu’il avait des fils le traversa. Le cadet ne s’en sortait toujours pas et il visionna en un clin d’œil son visage de faux jeton qui lui assurait qu’il allait trouver du boulot, que c’était imminent. Puis cette image devint floue et il vit apparaître le regard de son aîné qui voulait devenir « artiste » et qui pataugeait dans les dettes et les histoires sentimentales débiles à répétition en s’obstinant à dire lui aussi que tout allait bien. Il ne l’avait plus revu depuis plusieurs mois.

Il appela le chien et ils firent demi tour. En revenant vers la cité ils s’arrêta devant le supermarché Lidl, fit quelques emplettes pour finir la semaine et quand la petite caissière lui demanda des nouvelles de sa santé il ne su pas dire autre chose que tout va bien.

Puis ils rentrèrent pour de bon, le chien et lui. Avant de pénétrer dans l’immeuble il regarda le ciel, la météo ne s’était pas trompée, il allait faire beau la brume s’était complètement dissipée.

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