L’extraordinaire et le banal

Au fur et à mesure où je progresse dans ma façon d’enseigner la peinture, je ne peux que constater la difficulté à établir une différence entre une réalisation extraordinaire et une réalisation passable voire « correcte » ou « normale ».

Au début des impératifs de bienveillance minimum m’ont sans doute poussé à mettre de coté tout jugement négatif sur les travaux réalisés par les élèves. Mais peu à peu je me suis aperçu que la seule bienveillance n’était pas le filtre principal de l’analyse.

Quelque chose d’autre intervenait et qui semblait gommer les critères habituels qui ont l’habitude de déterminer ce qu’on appelle communément « une bonne peinture » ou une « mauvaise peinture ».

Peu à peu le cadre de référence bougeait, ses contours devenaient flous et cela m’entraîna à me questionner plus profondément encore sur les différentes propriétés d’une oeuvre d’art. Qu’est ce qui fait qu’un réseau de lignes de formes de couleurs à la fin puisse être nommé oeuvre, voire chef d’oeuvre ?

Je crois que les points de repère en ce moment où j’écris ces lignes sont en train de se modifier non seulement concernant les critères sur lesquels nous avions l’habitude de nous appuyer pour déterminer la valeur d’un tableau, d’un dessin, mais plus généralement la valeur de tout ce qui est fabriqué par l’être humain.

Cette valeur associée généralement au temps de travail, à l’argent est peut-être en train de tomber en désuétude, le système économique et politique qui nous a poussé à aposer une valeur à toute chose est en train de s’essouffler et cet essoufflement nous obligerait à revoir nos définitions.

Concomitamment il est d’usage de conserver à l’esprit que ce qui dans ce système apporte de la valeur c’est la rareté ou l’unicité d’un objet, d’une « chose ». Or avec l’avènement de la photographie numérique et tout le marché de la reproduction des œuvres d’art une ambiguité peut être observée désormais entre ce que nous nommons rare, unique, et la production en série de ce même objet notamment dans le domaine des œuvres d’art.

Le fait de restreindre la multiplication des tirages à un nombre limité ajoute encore à cette ambiguïté car on voit bien que les artistes ou les éditeurs tentent encore de récupérer une aura de rareté caractéristique de la notion d’oeuvre d’art.

En parallèle si l’on fouille désormais sur la toile on peut constater des différences impressionnantes de tarification notamment en peinture pour un même format qui, si autrefois signalait au collectionneur une renommée, une reconnaissance de l’artiste qui pouvait le rassurer dans ses investissements, ne veut plus dire grand chose actuellement.

Cela signifie que le marché de l’art tel que nous l’avons connu, est en train de rendre l’âme ou bien peut-être est t’il déjà mort et ce que nous voyons de lui désormais ne sont que des traces vagues, ectoplasmiques qui perdurent encore pour une durée plus ou moins longue.

L’élitisme qui porte au nues tel ou tel artiste afin de le proposer comme placement rentable n’intéresse au final que cette même élite qui finira par s’entre dévorer elle même à terme.

Le spectacle médiatisé des ventes de chez Christies n’interesse que peu de monde vraiment, il scandalise plus qu’autre chose le « bon peuple » et le fait rêver par la bande à cette position quasi divine qu’occupe un artiste de façon artificielle, imaginaire.

L’argent et les investissements ne sont pas, ne peuvent être la finalité des œuvres.

Elles doivent être utiles au contraire et sans doute que l’avenir est à rechercher dans cette notion d’utilité associée au collectif, au plus grand nombre.

Dans le fond il se pourrait que les œuvres d’art tel qu’on nous les a présenté depuis des siècles désormais aient été détournées de leur fonction véritable qui est de révéler, ou de rappeler que nous sommes la plupart du temps aveugles à ce qui nous entoure.

La plupart d’entre nous ne prenons pas le temps de voir le monde autour et à l’intérieur de chacun de nous. Lorsqu’il arrive que nous en prenions conscience, que nous le regrettions, la rencontre d’une oeuvre d’art nous rappelle alors la fonction de l’art et des artistes, leur utilité qui est de permettre à la communauté de retrouver le fil ténu qui permet de traverser les labyrinthes politico économiques qu’une poignée de personnes peu scrupuleuses ont délibérément construit pour mieux nous égarer.

En général le mot d’ordre des constructeurs de labyrinthe c’est à tout prix de vouloir établir une frontière entre l’extraordinaire et le banal la médiocrité, et l’oeuvre d’art aura souvent été proposée au même titre que les religions en fer de lance de croisades dans lesquelles plus personne ou presque ne se sent l’envie de s’engager.

ainsi comme je peux désormais le constater il ne s’agit pas de bienveillance lorsque je comprends les travaux de mes élèves et ne porte pas de jugements critique de valeur.

Cette difficulté provient d’un trouble bien plus profond qui me semble t’il ne me permet plus d’établir mon opinion aujourd’hui sur des critères moribonds.

Je me demande si au delà du cadre de l’enseignement du dessin et de la peinture, la même difficulté ne pourrait pas se rencontrer dans tous les autres domaines de l’enseignement en général.

L’enseignement de la peinture, son exercice même aura durant de longues années non seulement continué à former mon regard sur ce qui a pour habitude de constituer un tableau mais au delà cela m’aura permis de m’interroger bien plus profondément au delà du cadre de celui-ci sur ce que nous avons coutume de nommer l’extraordinaire et le banal.

2 commentaires sur “L’extraordinaire et le banal

  1. Tout à fait d’accord avec vous sur le marché de l’art. Quant à l’enseignement de la peinture, il est difficile de faire comprendre à un élève satisfait de son oeuvre que ladite oeuvre est banale, qu’il y manque ce petit supplément d’âme qui fait la différence…

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    1. Merci pour ce retour Christine ! Bien sur il y a des œuvres réalisées qui sombrent immédiatement dans ce qu’on appelle la banalité et on leur reprocherait habituellement ce petit supplément dont vous parlez , mais c’est parce que l’expertise nous a amené à cela et celle ci est basée sur des critères que nous avons acceptés, digérés.. que nous ne remettons pas facilement en question… Le fait de les remettre en question ouvre un champs nouveau à l’analyse qui dépasse les catégories de banal et d’extraordinaire . Mes encouragements alors sont fondés sur l’audace et l’effort ou le lâcher prise que se permet l’élève dans le mouvement de la réalisation des peintures ce qui somme toute est l’écueil principal à aider à surmonter. Belle journée !

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