Le net et le flou

Il se peut que des relations intimes s’établissent, poussées inconsciemment ou pas avec un contexte plus général que la petite bulle dans laquelle je réside entre les notions de net et de flou dans la peinture et dans le dessin.

Une fatigue de la suggestion sera apparue progressivement cette année dans ma peinture et peu à peu cette fatigue se sera étendue à cette notion d’abstraction qui aura pendant longtemps mon « cheval de bataille ».

Cette fatigue est dûe probablement à un tiraillement très ancien logé au plus profond de ma personnalité et qui rejoint cette hésitation continue, ce manque de confiance maladif entre le net et le flou que j’aurais aimé parvenir à réunir ensemble, sans doute en vain.

La difficulté que j’entrevois aussitôt c’est d’avoir à choisir un camp. Et c’est exactement la même difficulté que j’éprouvais jadis lorsque je me posais la question de la mort de mes parents.

Lorsque je marchais le long de la voie ferrée qui me conduisait à la gare de Valmondois pour prendre mon train qui me mènerait à la pension où je resterai enfermé durant toute une semaine, je m’interrogeais déjà sur la notion d’amour, de préférence.

Est ce que, me demandais je, si j’avais a établir un choix, préférerais je voir disparaître ma mère ou mon père? Dans le fond les deux sont toujours associés dans mon esprit à ces deux notions de net et de flou. Mon père dans toute sa sauvagerie, sa férocité, son entièreté était bien net tandis que ma mère louvoyante et prise dans la longue cohorte de ses états d’âme m’apparaissait comme un être flou, sur lequel j’avais bien des difficultés à pouvoir « compter ».

Je ne parvenais jamais à résoudre cette énigme bien sur. Et plus tard à la fin de mon adolescence quand une ultime dispute nous sépara, je quittais la maison familiale emportant avec moi le même questionnement entre le net et le flou, toujours incapable de choisir entre les deux.

L’obligation de survie dans laquelle je me suis retrouvé aussitôt m’a pourtant rapidement fait comprendre la nécessité du choix entre ces deux concepts. Suite aux innombrables jobs alimentaires que j’ai du exercer l’aridité, la netteté tranchante de la réalité à ce moment là devait poursuivre dans une certaine mesure mon attachement pour les coups que mon père me donnait et au delà de ces trempes, de ces humiliations, de ces insultes, je ne cessais d’entrevoir le confort rassurant d’une position claire, jamais ambiguë.J’avais besoin de la rudesse de l’existence elle-même tandis que sitôt la porte des logis de fortune refermée le soir, je m’attablais pour écrire, ou pour peindre et là je me livrais tout entier au flou artistique comme pour compenser un manque également.

Au delà de la cellule familiale, il y a aussi l’époque et l’air du temps.

L’alternance politique gauche droite et désormais l’émergence de plus en plus forte des extrêmes me permet également d’entrevoir comme une redite magistrale de ces notions de net et de flou, et la fatigue générale est sans doute aussi dûe en grande partie à l’énergie qu’il faut déployer pour ne pas sombrer ni dans le « je m’en foutisme », l’abstentionnisme, ou l’engagement, le militantisme effréné.

Peu à peu le flou semble envahir de plus en plus de domaines, sans que l’on ne s’en aperçoive. La définition des mots eux mêmes utilisés par les média comme des slogans perdent aussi souvent leur sens premier pour n’être plus que des outils au service du flou général, de la suggestion, du conditionnement à telle ou telle opinion.

Alors dans ce cas il se pourrait bien qu’un trait net dépourvu d’hésitation en dise long sur celui qui choisit de dessiner ainsi. Dessiner de façon nette les choses est une forme d’engagement, une résistance face au flou qui peu à peu envahit le monde entier.

En photographie la mode est de plus en plus au flou, au bougé, pour suggérer l’idée de mouvement. La photographie de cette façon rejoint la peinture abstraite. Il y a quelques années j’aurais pu adhérer à cette mouvance mais j’éprouve désormais dans certains domaines un trop grand besoin de netteté.

L’illustration que je te propose pour ce texte est une image de Sylvain Rolhion , un ami Facebook dont j’ai pu voir les travaux de près dans une exposition. Sylvain photographie beaucoup de primates, d’animaux, avec une netteté extraordinaire et cette netteté me va bien, je la trouve fabuleuse. Il photographie aussi des bâtiments à Saint-Etienne, cette ville qui pour moi a des couleurs sombres, au bord du noir parfois. Mais la netteté de ses cliches redonnent aux ombres, aux noirs une noblesse, une élégance proche de la lumière. De la même façon qu’un Soulage fait surgir le jour de la nuit la plus noire.

4 commentaires sur “Le net et le flou

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