Le récit

Il y a dans le mot récit une référence immédiate à la récitation, au fait de réciter et donc re citer, peut-être aussi re situer.

Si l’on récite c’est que l’on a appris quelque chose « par cœur », pour une raison ou une autre. Mais pourquoi l’a t’on appris tellement bien ? qu’est ce qui forme l’intérêt de ce récit que l’on se fabrique déjà pour soi maintes et maintes fois avant d’oser le proposer à d’autres ?

Dans ce cas je cherche récitation sur le même moteur de recherche et par mégarde ayant laissé l’option « images » voici que je tombe sur milles images du Coran et de personnes le récitant … Moi qui pouvait imaginer trouver des photographies d’enfants et de récitations de poésie je reste bouche bée et j’assiste dans une certaine mesure à une dérive à laquelle je ne m’attendais nullement de l’idée de « récitation ».

La confusion qui s’établit dans mon esprit immédiatement entre réciter et resituer, peut-être associée aussi à restituer. Restituer comme rendre ce que l’on a emprunté à un moment de notre histoire aux uns et aux autres dans l’espoir d’en finir avec la culpabilité, avec la tristesse ou le malaise que procure les joies erronées quand leur vernis commence à s’écailler.

Quand je me lance dans une recherche sur la définition du mot récit je tombe sur une définition qui m’oblige à penser à une histoire, une intrigue certes, mais dont l’ordonnancement des faits qui s’y déroulent est plus ou moins arbitraire et source de manipulation.

Walter Benjamin philosophe, historien de l’art, critique et traducteur allemand est notamment connu pour avoir traduit Balzac, Proust et Baudelaire. (1882-1940)

De son point de vue il oppose le récit et le roman dans le sens où :

« Le récit se délivre sans explications, son interprétation est laissé à la liberté de chaque auditeur, qui peut le reprendre comme il le souhaite. Le récit a un « pouvoir germinatif » et il est à ce titre capable de transmettre une expérience. Mais pour Walter Benjamin la grande crainte est le développement de l’information, chargée d’explications, qui se ferme sur elle-même. »

Walter Benjamin introduisit le terme d’aura en 1931 dans son essai Petite histoire de la photographie (suivi en 1936 de L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique), pour caractériser la spécificité de l’œuvre d’art qui est unique, liée à un endroit précis et qui s’inscrit dans l’histoire. Il définit l’aura comme « l’unique apparition d’un lointain, quelle que soit sa proximité » (einmalige Erscheinung einer Ferne, so nah sie auch sein mag). Pour illustrer son propos, il donna l’exemple d’un observateur admirant une chaîne de montagnes un jour d’été. Le sentiment qu’il ressent à un moment précis ne pourra pas être reproduit parce qu’il est impossible de reproduire cet instant. L’inaccessibilité de l’œuvre d’art s’explique pour lui par ses origines dans des rites magiques et plus tard religieux. Les dernières traces de ses origines rituelles sont visibles dans le mouvement de l’art pour l’art.

La reproductibilité automatique et technique a pour conséquence la perte de l’aura, parce que la copie acquiert une autonomie vis-à-vis de l’original par le fait que l’œuvre est placée dans de nouveaux contextes, qu’il devient possible de changer de point de vue, d’opérer des grossissements. En plus la copie va vers l’observateur, devient accessible dans des situations nouvelles et est sortie de tout contexte historique et spatial. Ainsi l’œuvre devient un objet commercial.

Selon Benjamin, la perte de l’aura est un bien dans la mesure où l’œuvre, perdant sa dimension de sacralité, n’impose plus un sentiment religieux ou une position d’infériorité chez le spectateur. Passant d’un état de transcendance à un état d’immanence, l’œuvre est alors accessible au peuple.

Ses écrits sont utilisés aujourd’hui par ceux qui étudient la culture populaire. En effet, contrairement à Adorno, Benjamin attribue un rôle positif à des aspects de la culture de masse, et ne la réduit pas comme Adorno à un pur produit de fausse conscience.

Entre ces deux mots l’aura et le récit j’entrevois non pas une explication, mais une piste à emprunter pour s’enfoncer dans la notion de récit justement, remonter comme un explorateur dans la jungle à sa source. Et cela m’intéresse d’autant que je puis retrouver la même relation dans la peinture entre l’aura, l’origine d’un tableau et le récit que j’en tire déjà pour moi-même avant de le proposer au monde.

Dans ce cas le récit, de mon point de vue serait une tentative toujours renouvelée de remonter à une origine proche de celle des mythes. Cette tentative se solderait généralement par un échec car tout le monde sait bien que les mythes sont des légendes qui n’existent que pour combler des vides, des absences, poser des mots et des histoires afin de boucher autant qu’on le peut l’effroi premier d’une béance insurmontable autrement.

Oui mais tout de même cette aura qui traverse de part en part le récit aussi bien que le tableau qu’elle est t’elle donc sinon cette lumière semblable à celles des étoiles que l’on observe dans le ciel nocturne et qui parait-il sont déjà mortes.

L’aura d’un récit, d’un tableau est peut-être au delà du récit et du tableau qui ne sont que pansements alors qu’elle est trace, lumière voyageant d’un œil comme d’un esprit l’autre.

On peut aussi repenser à cette foule d’images du Coran associé au mot récitation comme à une sorte de naufrage où les survivants chercheraient alors à s’agripper à je ne sais quel vestige d’un vaisseau qui aurait sombré au fond de la mer.

Dans le cœur même de la récitation alors pourrait bien se trouver la même lumière dont j’ai parlé plus haut oblitérant toute pensée, toute volonté de disséquer les sourates, mais bien plus de les absorber toutes entières dans leur essence, comme on emporte en soi une graine.

Le but n’est ici alors ne serait pas la science, pas la pensée, pas même la croyance, mais juste la poésie et l’ineffable que l’on chercherait à préserver dans ce « par cœur ».

Evidemment toute ressemblance avec les détournements que l’on connait désormais de l’usage du Coran n’ont rien à voir avec mon propos. On peut aussi apprendre par cœur avec la peur au ventre ou la peur d’être égorgé.

La reproductibilité automatique et technique a pour conséquence la perte de l’aura

Les commentaires sont fermés.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :