Chaïm Soutine

Tout pourrait venir à première vue d’une scène mythique, d’une origine sanglante qui, malgré toute l’épaisseur de peinture que l’on puisse poser sur elle pour tenter d’à la fois la retrouver comme de l’oublier, ne pourrait échapper jamais ni au peintre ni au spectateur qui regarde hébété, l’oeuvre de Chaïm Soutine.

C’est un souvenir d’enfance que relate Soutine lorsqu’il évoque dans une lettre la lame du couteau qui découpe savamment nettement, la gorge d’une oie. Il regarde encore jaillir le sang à flots visqueux de rouges rubis et tout pourrait , déjà, s’arrêter là.

Mais non, car l’œil du peintre au beau milieu de cette boucherie ne peut se départir de la joie qu’il lit sur le visage du boucher en pleine action.

L’horreur, l’effroi, entremêlés avec la joie, la violence, c’est un peu ce qu’évoque chaque tableau de Soutine.

Il faudrait pouvoir retrouver ce merveilleux petit livre d’Elie Faure sur son ami peintre pour pomper sans vergogne les mots de l’historien de l’Art car dans mon souvenir rien de comparable n’a pu être lu sur cet émigré juif Lituanien venu s’installer à Paris et que le grand homme, le médecin humaniste prit un temps sous son aile.

Un temps seulement car la découverte de l’engouement du peintre pour sa fille coupa court à leur relation assez brutalement.

Sans doute aurais je pu commencer par le commencement avec Soutine, établir gentiment une chronologie à partir de son village natal de Vilna , mais il me fallait un ressort particulier afin de démarrer dans l’urgence cet article.

C’est l’obsédant souvenir d’une visite au Musée de l’Orangerie à Paris, en 2013 je crois, qui me ramène à Soutine. L’exposition s’intitulait « Soutine, l’ordre du chaos » et c’est à cet instant où je voyais les premiers tableaux « en vrai » de ce peintre que je ne connaissais que par les pâles illustrations sur papier glacé, que je découvrais un frère.

Ce n’était pas une lutte que je vis mais une harmonie constituée par un ensemble stupéfiant pour moi à l’époque de bric et broc en apparence. Dans une matière à la fois en liquéfaction et coagulations, solide et molle tout en même temps j’entrevoyais la richesse des coloris inouïes de ses rouges et des ses turquoises mêlés au plâtre satiné et lacéré des blancs.

Comment expliquer vraiment une émotion sans la trahir c’est pourtant ce que je ne cesse de faire continuellement en tentant par les mots de l’exprimer, en tentant de penser et décrire à ce qui ne peut décidément s’atteindre qu’en silence.

Mais tout de même maintenant que je suis lancé dans l’erreur allons jusqu’au bout.

Quand l’avant garde parisienne s’affolait dans tout un tas de sens contradictoires comme toujours, Soutine s’enfermait pour peindre et ne tolèrait pas qu’on vienne le déranger.

Marc Chagall devait être un peu pareil, et sans doute Soutine espéra t’il récupérer l’atelier de son compatriote juif pour profiter des semences de solitude et d’opiniâtreté que celui ci sans nul doute y avait déposées.

Hélas il loupa le coche.Il ne récupéra jamais l’atelier de Chagall.

Du coup il se tourna vers Rembrandt et s’activa à reproduire la viande la chair, mais mieux encore que la viande et la chair.

Dans son quartier de bœuf il faut traverser l’aversion pour atteindre la grâce. Et j’imagine tout à fait que si j’avais eu l’age de pouvoir rencontrer Soutine, l’odeur aussi m’aurait d’abord rebuté mais aussi appris à m’enfoncer en elle pour recueillir le fumet du miracle.

Il y a dans cette peinture de Chaïm Soutine quelque chose de semblable à cet autre solitaire dont j’ai déjà parlé, plus moderne mais mort absolument aussi, Chomo.

Ces deux là ne transigent pas

Ils sont ramassés sur eux mêmes crevent la faim mais s’en foutent puisqu’ils ont cette prise directe avec le feu, avec la grâce, avec la vie, avec son effroi et son sublime dont ils n’arrêtent jamais de vouloir restituer le mouvement, l’énergie, les mêmes qui les traversent , leur seul et unique axe ayant mis au rebut toute l’illusion des relations avec autrui.

Oui quelque chose m’appartient surement dans ces deux personnages dont je te parle dont je t’écris à la hâte ce matin parce que dans le fond comme je le disais, penser, écrire, ne sert pas vraiment à grand chose, il vaut mieux peindre.

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