La fin du monde c’est comme l’amour, cela se produit un peu tous les jours sans que nous n’ayons à nous en préoccuper plus que ça. Les forces de création et de destruction marchent main dans la main et complices œuvrent à produire l’impermanence comme l’éternité.

C’est un soir d’hiver où je suis tombé sur cette bonne sœur dans un self de la place Clichy à Paris. Un soir d’hiver propice à désirer se réchauffer comme on peut. J’avais quitté la petite piaule miteuse que j’occupais dans cet hôtel, et j’avais esquivé tous les bars habituels parce que le seul sujet de préoccupation des gens alors était la guerre du Golf qui éclatait.

Cela impactait toutes les cervelles et la mienne aussi bien sur. La nuit je rêvais de terrains vagues illuminés par des traînées de balles traçantes. A cette époque là déjà on prévoyait la fin du monde, c’était déjà plié les américains contre les perses, les arables, tout cela bien mélangé dans un jus d’épouvante médiatique nous faisait serrer les fesses et rétrécissait nos espoirs dans l’avenir.

Et puis j’étais tombé sur elle, elle déjeunait seule à une table voisine. Une femme entre deux ages, pas très jolie pas très laide non plus, une apparence qu’on décrirait « ordinaire ».

Et justement l’ordinaire déjà m’intéressait au plus haut point. Un échange de sourires quelques paroles et nous voici à nous rapprocher et elle m’apprend qu’elle est « sœur chez les sœurs  » comme dans un vieux sketck de Patrick Raynal.

J’avais toujours la foi à cette époque même si je n’ai jamais été religieux pour deux sous. Et, en tous cas je m’interdisais bien tout jugement à son égard car il faisait triste et froid à l’extérieur comme à l’intérieur. Quand on a été malmené pendant une longue période, où que l’on s’est malmené soi-même, un peu de réconfort n’est jamais à négliger, que celui ci nous parvienne par un regard, un mot, un silence.

Je ne sais comment nous en vînmes à parler d’amour, mais ce devait être son sacerdoce j’imagine, son leit motiv aussi elle me demanda ce que j’en pensais de but en blanc et aussi sec je pensais botter en touche en répliquant  » l’amour c’est tous les jours ».

Elle fut ravie de ma réponse et nous finîmes notre repas dans la bonne humeur, puis comme il était tard et que je n’avais pas envie de retourner à l’hôtel, malgré le froid je décidai de l’accompagner jusqu’à son hospice. Je la revois encore me saluant avec un petit geste de la main, comme dans un roman de Kundera.

Cette petite phrase qui était sortie de moi sans que je ne réfléchisse provenait d’un vaste inconscient, sorte de continent que je découvrais peu à peu à l’époque.

Avec le recul désormais je suis stupéfait par la justesse de ce propos que j’ai pu tenir comme dérisoire alors. C’est même peut-être la seule chose de juste que j’aurais dit dans toute mon existence. La seule vraie expérience qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue c’est cet apprentissage de l’amour au jour le jour et à 60 ans désormais je ne mesure toujours pas encore le fond.

Ne sommes nous pas comme des athanors sur pattes explorant ainsi la naissance et la mort du monde à chaque instant à seule fin d’éprouver l’amour. Non pas cet amour égoiste, ce petit amour étriqué d’une personne envers une autre, pas non plus cet amour inconditionnel qui souvent nous est une illusion dithyrambique permettant à notre égo de se renforcer.

Non cet amour que nous ne cessons de creuser est comme le ruisseau qui inlassablement creuse la plus dure des pierres , c’est un sentiment paisible dans le fond, mais dont la régularité, l’obstination ou la ténacité peut venir à bout de toutes les minéralités de notre cervelle épaisse.

L’amour et l’inconscience marchent main dans la main comme création et destruction, en fait à bien y regarder ce n’est toujours qu’une danse qui ne cesse jamais et le danger que j’ai toujours voulu y desceller c’est de ne pas accepter totalement le mouvement provoqué par la musique interne, cette symphonie silencieuse qui crée et détruit à chaque instant le monde mais aussi mes pensées sur celui ci.

Aujourd’hui on ne cesse de réactualiser cette histoire de fin du monde, et à l’appui, tous les drames, toutes les tragédies, les incendies et les inondations… On va chercher dans les vieux textes, les prophéties mayas ou autre une bonne raison pour que ce soit maintenant que tout se produise, que tout se termine.

Mais sans doute cela ne cesse jamais de se produire et de se terminer, nous en avons parfois l’intuition, mais la réflexion, l’imagination ne se suffisent pas de cette étincelle, il faut qu’elles brodent des histoires, des explications cartésiennes ou extraordinaires pour tenter de l’enclore dans une forme durable.

Quand tout le monde peu à peu se met d’accord pour croire à une histoire, nul doute que celle ci finit par devenir « vraie ».