La peur de déranger

J’écris de plus en plus ces derniers mois et quand je reviens en arrière je ne vois que ma peur de déranger les autres par mon obsédant discours sur moi-même et mes relations au monde qui me gênaient, et qui me refrénaient.

Cette peur de déranger ancestrale reconnue comme de la pudeur par la plupart de mes proches qui, dès l’enfance, me proposaient de faire silence car dans le fond toutes ces élucubrations ne rimaient avec rien.

Rien qu’ils ne désiraient voir apparaître au grand jour, eux qui avaient patiemment décidé de tout enfouir de ce rien afin de vivre comme on dit.

Vivre en toute inconscience de préférence qui leur semblait déjà tellement compliqué, avec les joies de tous les jours, les pépins de tous les jours, l’introspection alors était à bannir de la surface déjà suffisamment inquiétante du quotidien.

J’ai toujours eu cette impudeur de pas respecter le silence, la pudeur de mes proches et, maintenant qu’ils ont à peu près tous disparus, je n’ai plus d’enclos, je n’ai plus de mur, me voici désespérément libre et seul à exiger de moi le retour à l’origine naturelle d’une parole.

Avec de temps en temps de longs silences qui l’alimentent et la rechargent.

Je ne désirais pas avoir de contradiction, pas d’ennemis, pas de saillies directes ou indirectes sans doute, la fragilité sur laquelle j’avais peu à peu tout établi ne me paraissait pas suffisamment solide pour exprimer totalement cette parole.

Quand je l’ouvrais un peu trop, la gifle, l’insulte, ne manquait jamais d’arriver et au bout du compte après moult tentatives, éreinté, désemerveillé je me suis tu en voyant soudain surgir un second moi-même hypocrite et sournois. L’ennemi soudain s’était infiltré en moi.

Aujourd’hui peu m’importe toutes ces craintes. La perte progressive de l’attention qui envahit le monde étrangement me rassure comme la vitesse à laquelle tout sera oublié.

Il n’y a guère que moi qui m’acharne à ne pas vouloir oublier

Il n’y a que moi qui continue coûte que coûte à vouloir maintenir une attention au monde qui m’entoure. N’est ce pas cela la solitude, la plus profonde quand on se croit tellement seul au monde que l’on perd jusqu’à l’idée même de déranger les autres.

En temps de guerre j’imagine aussi cette crainte de déranger l’occupant vive et soucis de chaque instant afin de ne pas se faire coffrer, fusillé, broyé par tous ceux qui par les armes et l’oppression veulent imposer le silence des défaites.

Alors une petite esquisse du berger réalisé par Picasso en pleine période de guerre pour lutter avec la fragilité contre la force me parait tout à fait opportune pour illustrer ce texte, Picasso qui par sa peinture ne se taisait jamais alors que dans sa relation quotidienne au monde il devait être surement d’un mutisme poli sur l’essentiel.

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