Labours

En revenant par les petites routes départementales depuis Grenoble, je vois quelques paysans calfeutrés dans l’habitacle de leurs tracteurs labourer leurs champs. Je me dis qu’il faut un courage extraordinaire tout de même malgré le froid, malgré le maigre revenu qu’ils tireront du fruit de leur travail. N’est ce pas la même chose finalement que pour le peintre qui chaque jour pose sur sa toile ses sillons de lignes et de couleurs sans plus d’assurance quant au résultat de son labeur.

La solitude du paysan assis sur son tracteur comme celle du peintre assis ou debout devant sa toile.

Ce sont toujours les mêmes champs que le paysan travaille inlassablement à chaque saison de l’année alternant les cultures pour ne pas appauvrir la terre qui le nourrit, qui nous nourrit.

Je songeais à cela et à ma grande difficulté permanente à m’atteler à un thème, à papillonner sans cesse comme si quelque chose de plus fort que moi m’obligeait sans arrêt à la dispersion.

Bien sur je peux partir du postulat que je ne suis pas autre chose qu’un élément de la nature comme les autres et qui ne cesse de produire son fruit. Mais que penser d’un pommier qui donnerait des pommes des poires des bananes ? ce serait difficile au final de déterminer que c’est bel et bien un pommier.

Je suis un arbre mais impossible de me donner un nom et c’est encore pour cela que je ne suis que peintre et non artiste.

Il faut que j’aille encore plus profondément encore pour en finir avec la dispersion, qui somme toute n’est qu’une tentative vaine de m’aveugler sans arrêt sur le vrai travail, ce vrai travail qui peut-être demande une sorte de sacrifice total, une mort initiatique.

Encore une fois tout cela se résume en une décision, un choix, et en terminer avec la perpétuelle remise en question, les doutes.

Du moins c’est comme cela que je comprends ces choses à ma façon. Il faut que quelque chose meurt et renaisse pour que le sillon soit enfin un sillon et non pas un objet de projection, un miroir, une élucubration.

Je regarde encore les portraits de Dora que peint Picasso pendant la guerre. Il en a fait de nombreux et certainement très rapidement avec un langage plastique resserré, quelques mots quelques signes de ponctuation qu’il déplace ça et là et cette constante du petit chapeau. Est-il animé par le désir, l’amour quand il peint autant la même chose dans cette urgence qu’il sait que ceux ci ne peuvent durer ?

Il passera vite à autre chose mais à la différence de moi, il siphonne complètement le filon que lui a procuré l’émotion au contact de l’autre, que ce soit une femme aimé, un peintre admiré, une culture exotique, il s’empare de tout cela et se jette dans le travail pendant une période donnée comme on court contre la mort.

Et puis cela s’arrête, il y a 10, 20, 100 tableaux à la fin de ce parcours. Était-il conscient de tout ce fonctionnement ? il laisse sur le carreaux toutes les personnes qu’il semble avoir vidé de toute substance comme un vampire. Et que cherche un vampire dans le fond ? à ne pas vieillir à demeurer éternel et à sans cesse se nourrir de sang frais.

Dans le fond j’admire les paysans qui savent rester accrochés à leur tracteur et je comprends aussi la dureté nécessaire à maintenir cette volonté, tout comme dans le fond j’admire Picasso et son combat incroyable pour rester en vie et rêver d’éternité, de postérité.

Je décèle en lui cette même dureté finalement, celle que je dois avoir quelque part au fond de moi mais que je n’ose jamais utiliser vraiment jusqu’au bout par je ne sais quelle pitié envers les autres ou moi.

Peut-être que ce qui me différencie d’un artiste véritable se joue aussi dans cette compassion. Les artistes que j’ai pu côtoyer pour la plupart en sont totalement dépourvus hors du cercle restreint de leurs préoccupations.

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