L’exigence

Dans le fond il n’y a que moi qui exige quelque chose et tout bien considéré la peinture n’exige rien en elle même. C’est juste une idée que je me fais de la peinture qui pose problème.

Et peut-être que le dernier pas vers l’art véritable serait d’arrêter d’exiger quoi que soit de l’art lui-même.

Quand j’ai commencé à peindre, enfant je n’avais nullement toutes ces préoccupations, je peignais comme je respirais, librement, sans me demander si ce que je faisais était « bien » ou « mal » sans me demander non plus si cela était « beau » ou « laid ».

Je peignais sans regret ni remords sans sacrifice particulier.

Comme on coupe en deux un vers de terre pour l’accrocher à un hameçon, comme on déchire l’aile d’un insecte, comme on s’éblouit d’un raie de lumière à travers les persiennes. Sans penser à rien, sans se tenir responsable du monde à l’intérieur de soi ou au dehors.

C’est la responsabilité dans le fond qui entraîne les difficultés et les tourments.

Cet excès de responsabilité est certainement une illusion comme l’inconscience totale dans laquelle on pense parfois réaliser les choses.

C’est le manque d’attention qui produit les conséquences, les fausses joies, les faux succès, les fausses douleurs, et c’est aussi ce manque d’attention, de discernement qui produit ce personnage de peintre auquel je m’accroche pour ne pas sauter dans le vide total.

Il en a déjà été de même il y a de nombreuses années quand je m’imaginais capable d’écrire, j’avais fini aussi par créer ce personnage d’écrivain avec toutes les extases, tous les tourments qui vont de pair.

Pourquoi faut il à chaque fois passer par un tiers imaginaire pour parvenir à exprimer quelque chose ?

Pourquoi passer par la fiction pour tenter de dire la réalité ?

Pourquoi inventer des mensonges à seule fin de suggérer le vrai ?

Sans doute cette exigence ressemble t’elle à une sorte de fatalité, ou une « mission » que je me serais donnée un beau matin quelque part dans le temps afin d’ensevelir le vide que j’ai découvert tout au fond de moi.

Bien sur je pourrais à nouveau me lamenter de cet état de fait, bien sur je pourrais encore me plaindre de m’être ainsi berné tout seul.

Mais je pourrais aussi me dire que c’est un passage obligé pour parvenir à comprendre vraiment ce que représente l’art pour moi, et m’en trouver soudain réconforté ou apaisé tout simplement.

Car une oeuvre de d’art qu’est ce que c’est dans le fond ?

C’est une production de surface que l’on montre au monde d’une expérience personnelle. Et plus on aura lâché du lest sur les miasmes, l’égocentrisme naturel, les intérêts mesquins qui ne cessent de nous disperser, plus finalement on sera vide de toutes ces choses, plus on laissera l’être apparaître sur les différentes étape d’une oeuvre.

Alors le pommier sera pommier et produira des pommes sans plus y penser.

J’ai depuis longtemps cette intuition qui ne cesse de revenir et peut-être ai je mal interprété ce qu’elle me murmurait.

Dans mon égarement je serais pris pour une sorte d’être parfait qui quoiqu’il fasse le faisait de façon parfaite. Ainsi autrefois , ne relisais je jamais mes textes, considérant que les fautes, les erreurs faisaient elles aussi partie de cette perfection, qu’ elles ne pouvaient en être séparées. Cela me paraissait naturel, puis j’ai découvert un orgueil et une arrogance extraordinaire à tout ça et je me suis tû étouffé par une honte énorme.

J’ai laissé reposer tout cela au fond de moi durant des années , peut-être une dizaine, en me disant « boucle la » fais comme tout le monde, bosse, construit une famille, et profite de ce que tu peux.

Mais cette envie de m’exprimer est toujours là comme un appel et finalement il y a quelques années j’ai fini par revenir vers elle.

J’ai tout retrouvé intact du malaise et de la joie laissés derrière moi.

Mais j’ai fini par comprendre que cela faisait partie du package avec le doute et les certitudes qui s’évanouissent sans relâche.

Je me suis remis à peindre et à écrire comme on tente de conjurer quelque chose tout en le renforçant.

Et je crois avoir fait un bon tour dans mon égoïsme, mon narcissisme à nouveau, mais un peu différemment d’autrefois car plus conscient.

J’ai porté une attention plus fine à cet égoïsme et à ce narcissisme dans le fond pour qu’ils jouent le rôle de levier. Afin que la complicité, ou l’amitié que je leur porte me permette d’aller vers une autre forme d’exigence qui pourrait se résumer dans le mot « justesse » plus que dans l’ancienne notion de « vérité »

Dans le fond j’ai finalement compris que l’exigence était de réaliser des œuvres qui puissent transmettre cette justesse et le silence qui se tient derrière celle-ci. Il n’y a plus de confusion entre cette exigence et l’écriture et la peinture qui ne sont que des outils.

Cette exigence de plus, ne regarde que moi seul et n’a pas a être exhibée à chaque instant pour prouver ou expliquer quoi que ce soit.

Encore une fois je me retrouve devant un tableau de Dubuffet, cet artiste qui n’en avait rien à carrer de toutes les étiquettes et les larmes me montent aux yeux quand j’imagine son parcours. Il faut arrêter encore de penser pour aujourd’hui et s’enfouir dans le travail, il n’y a rien d’autre à faire .

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