Le petit sentier #3

Comment en finir avec la dispersion en peinture ?

La dispersion est certainement le plus grand danger du peintre après la volonté de vouloir à tout prix être original. Le plaisir de la recherche, de la nouveauté, est parfois comme une addiction et sous cette addiction se dissimule encore une fois l’orgueil, l’ego, la peur de celui ci de mourir.

S’engager dans la répétition alors c’est comme s’engager sur un étroit sentier de montagne. Le risque de chute est toujours présent et ce dès les premiers pas que l’on effectue. Et puis il y a cet effort à fournir de la régularité du pas, de la constance, afin de ne pas s’épuiser trop rapidement, de ne pas soudain se dire « à quoi bon » et rebrousser chemin.

Car la dispersion prend sa source directement dans cette erreur que ne cesse de produire la toute puissance de l’ego, du moins sa volonté de toute puissance, qui dans le fond n’est qu’une impuissance magistrale.

Jusqu’à l’age de 50 ans je me croyais invulnérable. J’ai passé un demi siècle à courir dans tous les sens mué par la peur de m’établir une fois pour toutes quelque part, terrorisé à la fois par la fixité et l’idée de la mort.

Quand je prend du recul par rapport à tout ce que j’ai peint dans cette partie de ma vie, j’ai assez fidèlement reproduit cette terreur d’avoir à disparaître un jour, chaque tableau que j’ai effectué était comme la promesse d’une éternité que je devais chercher confusément, en vain, car aussitôt le tableau terminé il fallait que je passe à un autre et souvent dans une manière, un style complètement différent.

En même temps j’avais un joli discours intellectuel bien rodé quant à cette dispersion. j’appelais cela la liberté, la volonté de ne pas m’enfermer dans une case, ou encore je mettais en avant mon désir d’explorer la peinture. Ne pas resté figé dans quoique ce soit plus de quelques semaines, quelques mois rejoignait tout à fait ce que j’avais éprouvé alors avec les divers métiers que j’ai exercés, et aussi sentimentalement avec les compagnes qui finissaient par se lasser, désespérées par mon éternelle volonté de changement.

Ce fut une grande souffrance et j’ai découvert toutes les vertus et les vicissitudes de la solitude en pratiquant ainsi.

Ma relation au bouddhisme lorsque j’y repense aujourd’hui n’aura servi qu’à me conforter dans cette vacuité perpétuelle dans laquelle je résidais.

L’ego est extrêmement puissant et rusé pour maintenir ainsi des personnages imaginaires que nous nous inventons, et ce à seule fin de ne pas disparaître, de ne pas mourir.

C’est au bout d’une longue série d’échecs et envahit par un sentiment d’inutilité et de lassitude envers moi-même que j’ai commencé à réfléchir sur cette affaire de dispersion, et à chercher des solutions pour m’en sortir.

J’étais enfin près pour aborder la seconde partie de mon existence et c’est alors que j’ai rencontré ma seconde épouse.

Elle n’avait pas du tout cette propension à se disperser et formait sans relâche des projets.

A telle date, nous partirions passer quelques jours à Barcelone, ou encore ce serait bien de refaire cette pièce de la maison il faudrait qu’on puisse s’y mettre à cette période, cela devrait prendre tant de temps, et pour le faire il faudra s’équiper de ça plus ça et encore ça.

Le fait d’enchaîner ainsi les projets, chose que je n’avais jamais vécue auparavant dû me rassurer énormément sur le concept d’avenir qui me faisait toujours très peur, si peur que j’évitais toujours de l’aborder en mon for intérieur.

S’enfoncer dans la répétition est tout à fait du même acabit je crois. Bien sur on pourrait imaginer encore qu’il y ait des objectifs, des dates d’exposition, d’ailleurs mon épouse continue malgré mes réticences à chercher pour moi des lieux et des dates d’exposition.

Mais je trouve cela encore énormément stressant et si je constate ma façon d’aborder ces événements, je peux laisser les choses en jachère pendant plusieurs semaines avant de m’y mettre d’un seul coup poussé par l’urgence des dates qui approchent. L’envie d’exposer n’est certainement pas ce qui me motivera à travailler régulièrement.

En revanche si je me dis je creuse mon sillon, je fais un dessin, quelques heures de peinture tous les jours j’ai une chance d’avoir une quantité importante de « matériel » à la fin d’un année. Aussi ces dernières années je me suis accroché à cette idée de régularité dans le travail.

Mais mon seul impératif, était d’avoir une certaine quantité de toiles, je n’ai toujours pas mis en place de thème particulier dans lequel travailler. Je vais toujours du coq à l’âne, un coup je peins une toile figurative, un coup une toile abstraite, un coup un entre deux.

L’ego est encore terriblement présent derrière tout ça et la peur de mourir aussi.

Pourtant je fais des efforts chaque jour en tentant de réduire l’importance que je pourrais me donner dans l’espoir de moins me regretter. N’est ce pas hilarant de bêtise et d’immaturité ?

Ces derniers jours je me suis mis à prendre des bouquins de peintres et à reproduire des harmonies de couleurs que je trouvais sympas chez Fra Angélico notamment et sur Bonnard. En réalisant des tableaux qui n’avaient rien à voir bien sur avec les originaux.

J’ai pensé que je tenais peut-être quelque chose d’intéressant dans lequel m’enfoncer pour en finir.

Et puis tout à coup je suis tombé sur une reproduction de Gréco et j’ai senti les limites de ma démarche qui somme toute ne produit que des toiles « décoratives ».

J’en déduis que c’est encore un échappatoire, que je me disperse encore que je n’arrive toujours pas à crever correctement.

Et puis ce matin je me dis si je changeais ce mot « dispersion » par un ou plusieurs autres est ce que je n’y verrais pas plus clair ?

Si je marquais par exemple « volonté de vivre » , « désir de vivre »  » rester en éveil » ..

Evidemment je sais déjà que c’est un coup d’épée dans l’eau et que ça ne résoudra pas le problème majeur, mais bon il y a cette journée à vivre comme je peux et il faut que j’y aille.

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